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Nikos Smyrnaios, chercheur : La notion de “violences urbaines” vise à dépolitiser les affrontements

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Nikos Smyrnaios, chercheur : La notion de “violences urbaines” vise à dépolitiser les affrontements
D. R
Nikos Smyrnaios

Nikos Smyrnaios est enseignant-chercheur en sciences sociales, spécialiste des médias. Il a récemment publié une analyse du traitement médiatique de la mobilisation contre la vie chère en France, le 17 octobre 2026, à partir de l’étude de 1 271 articles publiés dans la presse en ligne. Son analyse met en évidence la manière dont une partie des médias français ont privilégié les actes de violence, de casse et de dégradation au détriment des revendications sociales portées par le mouvement.

Dans ses réponses aux questions d’Echoroukonline.com le chercheur revient sur le traitement médiatique de cette mobilisation, le recours à la notion de « violences urbaines », ainsi que sur les effets que cette couverture pourrait avoir sur l’opinion publique à l’approche de l’élection présidentielle française.

Echoroukonline.com : Dans quelle mesure la focalisation médiatique sur les actes de casse, de pillage et de violence lors des manifestations peut-elle contribuer à invisibiliser les revendications sociales et politiques qui sont à l’origine de la mobilisation ?

Nikos Smyrnaios : La focalisation médiatique sur la frange minoritaire de manifestants ayant commis des actes violents lors des rassemblements du 17 et du 24 octobre à Paris et dans d’autres grandes villes de France remplit une fonction politique précise. Elle consiste à déplacer l’attention de l’opinion publique des revendications fondamentales du mouvement et de la masse des manifestants vers la seule question de la violence. Cette attention exclusive portée aux dégradations (réelles par ailleurs) constitue un leurre et un prétexte pour éviter d’aborder le bien-fondé d’une mobilisation qui conserve pourtant un soutien massif dans la population.

Il s’agit d’une tactique politique ancienne et diachronique, historiquement jalonnée de provocations visant à monter en épingle des actes isolés afin de disqualifier l’ensemble d’un mouvement. De plus, ce récit privilégie une forme spécifique de violence — la casse matérielle de vitrines ou de commerces — tout en occultant d’une part la violence sociale liée à l’exclusion et aux injustices subies par une large part de la population, et d’autre part la violence policière, dont l’intensité a atteint des niveaux extrêmes en France depuis une dizaine d’années.

La désignation de certaines catégories de la population comme “boucs émissaires” peut-elle contribuer à déplacer le débat des causes sociales de la colère vers les questions d’ordre, de sécurité et d’immigration ?

Cette centralité accordée à la violence s’accompagne de la désignation, implicite ou explicite, de certaines catégories de la population comme boucs émissaires. Les déclarations du gouvernement, des ministres et de la présidence, abondamment relayées par les médias dominants, ciblent la jeunesse des quartiers populaires. Compte tenu de la composition sociologique de ces territoires, ces discours véhiculent des registres racistes sous-jacents qui désignent en réalité la jeunesse issue de l’immigration, musulmane et racisée.

Ce détournement de l’attention vers des facteurs secondaires pour éluder les questions de fond réunit à la fois le pouvoir en place et l’extrême droite, cette dernière appliquant systématiquement une grille de lecture identitaire et religieuse aux problèmes sociaux. Cette dynamique rejoint en outre une internationale réactionnaire, s’étendant d’Elon Musk aux partisans de Bolsonaro au Brésil, qui mobilise fake news et vidéos générées par intelligence artificielle pour accentuer la charge raciste, ethnique et religieuse contre les contestations populaires.

À partir de votre analyse du corpus de 1 271 articles publiés entre le 16 et le 21 octobre 2026, comment expliquez-vous cette place accordée aux “violences urbaines” dans le traitement médiatique de la mobilisation ? 

La notion de « violences urbaines » est une catégorie d’origine policière qui présente la particularité d’effacer les sujets et l’objet de la violence pour les dissoudre dans un simple décor géographique : le paysage urbain. Réemployé par les autorités, notamment par le ministre de l’Intérieur français Laurent Nuñez au lendemain du 17 octobre, ce terme vise à dépolitiser les affrontements. En associant les événements à de la criminalité de droit commun ou à des émeutes dépourvues de motivation politique, le pouvoir cherche à gommer le substrat politique dans lequel s’inscrivent pourtant ces mobilisations.

À quelques mois de l’élection présidentielle française, quel peut être l’impact de ce type de traitement médiatique sur l’opinion publique française?

Dans un temps politique français particulièrement dense et instable, un tel traitement médiatique peut sembler bénéficier dans un premier temps à l’extrême droite. Le Rassemblement National et Marine Le Pen se positionnent en candidats de l’ordre et exploitent les préjugés racistes et les stéréotypes ciblant la jeunesse populaire et issue de l’immigration. Cependant, plusieurs facteurs structurants relativisent cette dynamique :

– La crise de confiance envers les médias : Seul un tiers environ de la population française accorde du crédit au traitement médiatique dominant, ce qui signifie que les deux tiers s’en méfient. Tenter d’imposer un récit univoque peut ainsi provoquer un effet boomerang et susciter des lectures alternatives ou opposées au sein du public.

– La saturation de l’actualité : La succession rapide des événements peut modifier brutalement la perception publique. Par exemple, l’attaque terroriste raciste survenue à Trappes entre les deux manifestations a créé un choc dans l’opinion, illustrant les conséquences dramatiques des discours de haine.

– La prédominance des urgences sociales : Depuis le mois de septembre, les thématiques qui occupent le devant de la scène politique demeurent d’ordre social et matériel (le pouvoir d’achat, la vie chère et la défense des services publics). Dans ce contexte, les discours focalisés uniquement sur la violence ou l’immigration peinent à s’imposer durablement comme grille explicative majeure, en tout cas tant que le mouvement social reste actif et puissant.

Propos recueillis par Madjid Serrah  

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