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Frère de Bouyali: «Bouyali,écarté du FLN pour avoir refusé que des filles de martyrs travaillent chez les harkis»

الشروق أونلاين
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Sid-Ahmed Bouyali nous livre dans cette interview des propos sur son frère Mustapha, le premier islamiste à avoir pris les armes contre le pouvoir dans le but de le mettre à bas et d’appliquer et se référer à la Charia.

Incarcéré pendant 6 ans dans une affaire, Sid-Ahmed Bouyali est revenu sur le rôle des moudjahidine qui avaient tenté de convaincre son frère Mustapha de déposer les armes et de négocier avec eux dans les maquis et de leur médiation avec le DGSN de l’époque El Hadi Lekhdiri pour cesser les obstacles auxquels était confronté Bouyali, alors qu’il donnait des leçons à la mosquée d’El Achour à Alger.

Notre interlocuteur parle également de tant de souffrances qu’avait subies sa famille avant et après la mort de Mustapha Bouyali.

Echorouk: Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter auprès des lecteurs, et vos motivations afin de sortir de votre silence ?

S.B: Je m’appelle Sid-Ahmed Bouyali. Je suis né le 7 juillet 1951 à Alger. Ce qui m’a réellement motivé de vous parler à cette occasion, c’était lorsque Ahmed Merani avait parlé dans son interview accordée à votre journal de mon frère Mustapha.

Echorouk: Estimez-vous que Merani avait parlé du mal de votre frère Mustapha ?

S.B: Ce n’était pas ça. Mais je voudrais rajouter quelques vérités que je connais de mon frère, car Merani n’avait pas cité les causes ayant poussé mon frère à prendre les armes. D’ailleurs, il est injuste de parler des conséquences sans citer les causes.

Echorouk: Qui était Mustapha Bouyali ?

S.B: Pendant la guerre de Libération, Mustapha Bouyali avait pris les armes contre le colonialisme français et avait participé à de nombreuses opérations en compagnie d’autres moudjahidine, dont certains sont toujours en vie. A titre d’exemple, l’attaque du bistro d’El Achour effectuée le soir, que tout moudjahid de la région a eu connaissance de cette opération. Mustapha avait beaucoup travaillé aux côtés de la moudjahida Djamila Boubacha à qui je souhaite longue vie.Mustapha Bouyali était un moudjahid de la Wilaya IV historique, lequel était apprécié pour son engagement et ses sacrifices au service du pays, en citant les témoignages de valeureux de la Révolution comme Youcef El Khatib, le commandant Lakhdar Bouregâa, Boualem Ben Hamouda et le défunt Ben Khedda.

Echorouk: Quelle avait été sa tendance après l’Indépendance ?

S.B: Juste après l’Indépendance, il n’avait pas hésité un moment de se rallier au FFS pour prendre les armes avec d’autres leaders, à l’image de commandant Lakhdar Bouregaâ contre Ben Bella et son projet. A l’époque de Boumediène, Bouyali avait été désigné coordinateur de la fédération du FLN à Cheraga, avant d’être écarté après avoir prononcé un discours à Cheraga qui aurait irrité Gaïd Ahmed en 1967.

Echorouk: Qu’avait dit Mustapha dans son discours ayant irrité Gaïd Ahmed ?

S.B: Mustapha avait parlé des veuves et des orphelines de chouhadas qui travaillaient comme de femmes de ménage chez des harkis sans que l’Etat ne veillait à leur venir en aide et avait également évoqué la question des harkis qui devinrent de hauts responsables dans l’Algérie indépendante. Le résultat vite connu, car le lendemain il a été empêcher de s’introduire dans la fédération du FLN et puis limogé de son poste.

Echorouk: A cette date, comment gagnait-il sa vie et que faisait-il pour subvenir aux besoins de sa famille ?

S.B: Après son limogeage du FLN, il travaillait dans la société Sonelec comme un chef de service et avait occupé un poste de secrétaire d’une APC.

Echorouk: Quel était son niveau d’instruction ?

S.B: Mustapha n’a reçu qu’une instruction dans des mosquées, chez Cheikh Ahmed Sahnoun dans la mosquée de Chevalley et il appréciait beaucoup Cheikh Chaâraoui. Mustapha ne ratait pas une occasion pour aller assister aux cours donnés par ce dernier à Alger. En vérité, son niveau d’instruction était très bas, mais il a pu se former lui-même par la lecture et les cours auxquels il assistait dans les mosquées.

Echorouk: Vous êtes combien en fait dans votre famille ?

S.B: Nous étions 5 frères et 5 sœurs.

Echorouk: Comment avait-il commencé de donner des cours à la mosquée ?

S.B: Parallèlement, à son travail qu’il exerçait à Sonelec, il donnait des cours sur les fléaux sociaux à la mosquée d’El Achour, dont certains dérangeaient les autorités. La mosquée qu’avaient construite des Frères à El Achour attirait beaucoup de fidèles de différentes wilayas du pays.

Echorouk: Qu’évoquait-il alors dans ses discours et ses cours donnés dans les mosquées ?

S.B: Il luttait en général contre les fléaux sociaux.

Echorouk: De quoi parlait-il en évoquant le pouvoir ?

S.D: Il demande de l’Etat de se référer à la Charia.

Echorouk: Incitait-il par exemple à la violence dans ses discours et ses cours donnés à ses auditeurs?

S.D: Non, il n’incitait jamais à la violence. En revanche, il était rigoureux en critiquant la situation et tout ce qui est négatif dans la société. D’ailleurs, le système l’avait soumis à se présenter au quotidien au commissariat central sans autant l’arrêter ni l’obliger à renoncer aux cours et aux discours qu’il prononçait, alors qu’il s’est rendu que la mosquée d’El Achour de plus en plus de personnes.

Echorouk: Quelle était la relation nouée entre Mustapha Bouyali, les Cheikhs Sahnoun, Benhadj et Nahnah ?

S.B: Ali Benhadj était jeune à cette date et il se rendait souvent à la mosquée d’El Achour et il a eu une étroite relation avec mon frère Mustapha. S’agissant des Cheikhs Ahmed Sahnoun et Mahfoud Nahnah, mon frère Mustapha assistait le plus souvent aux cours qu’ils donnaient.

Echorouk: Qu’en était-il de Abassi Madani ?

S.B: Abassi Madani était à l’étranger, et lorsqu’il est rentré au pays, c’était lui qui avait cherché après mon frère Mustapha et non le contraire.

Echorouk: Au sujet des événements de la Fac centrale, pourquoi n’avait-il pas arrêté avec d’autres Cheikhs ?

S.B: Mustapha n’a pas été arrêté car il n’ y avait pas pris part, contrairement aux autres Cheikhs qui avaient contribué à la rédaction du communiqué de 14 points. Mustapha n’avait pas pris part à ces événements car il n’était pas au courant de ce qui se passait à l’Université.

Echorouk: Comment tout avait commencé entre Mustapha Bouyali et le pouvoir ?

S.B: Tout a commencé en 1982, lorsque des éléments des forces de sécurité venaient en civil à El Achour assister à ses cours et lui poser des questions sur El Fiqh. Un jour, alors qu’il était de retour à la Sonelec où il travaillait, il avait été surpris par des agents armés en tenue civile à bord d’une voiture qui lui avaient barricadé la route. Mustapha avait réussi de s’introduire dans l’usine de Sonelec et prendre la fuite par une autre porte. Ses collègues de travail étaient sortis le défendre.

Echorouk: Mais, pourquoi avait-il pris la fuite ?

S.B: Il s’est enfui parce qu’ils l’accusaient de les avoir percuté. Ensuite, un collègue à lui avait contacté les services de la Gendarmerie nationale pour les tenir informés sur tous les détails. Arrivés au lieu d’accident, un malentendu s’est produit entre les agents de police et ceux de la GN. Emporté son véhicule, les agents commençaient alors à rechercher au quotidien Mustapha qui se rendaient quasiment souvent à son domicile.

Echorouk: Selon les informations en votre possession, où est-ce qu’il s’était caché ?

S.B: Il s’était caché pendant une courte durée au domicile de la famille avant de prendre des contacts avec d’autres qui lui avaient permis de rejoindre les hauteurs de Bougara. Doudi Mohamed El Hadi imam aujourd’hui en France, avait motivé mon frère Mustapha à prendre les armes.

Echorouk: Que voulez-vous dire en fait ?

S.B: Il rit… c’était «une récompense pour sa mission accomplie». Je crois qu’il avait impliqué mon frère avant qu’on ne lui facilite les démarches pour aller à Marseille où il travaille actuellement comme imam. Pourtant, les prêches de ce dernier étaient violents et incitaient au «Jihad», contrairement aux prêches de mon frère Mustapha.

Echorouk: Comment s’était-il procuré son arme ?

S.B: C’était sa propre arme qui gardait chez un proche depuis la Révolution.

Echorouk: Comment ta famille avait-elle agi ?

S.B: Au premier jour, mon frère Mustapha était venu chez moi et m’avait raconté l’histoire toute entière. « Ils veulent me tuer, mais je ne les laisse pas faire », m’avait-il dit. Il m’avait dit qu’il tentait d’éviter les policiers, mais s’il arrive qu’ils l’attaquaient il leur riposterait. « Pas de solution car ils veulent pas me juger mais veulent me kidnapper », m’avait-il- dit également. Ce propos il les avait même livrés à la mosquée.

Echorouk: Vous auriez pu le convaincre de ne prendre le chemin de violence ?

S.B: Je jure devant Dieu que nous avions tenté de le convaincre mais en vain. Il nous était un frère et un frère au point où nous ne pouvions pas lui mettre de pression. Par contre, nous avions tenté le faire via ses amis et ses compagnons mais il campait sur ses décisions.

C’était Doudi Mohamed El Hadi de Bab El Oued et autres qui assistaient à ses cours qui l’avaient aidé et lesquels l’avaient accueilli chez eux.

Echorouk: Qui étaient exactement ceux qui prenaient les armes avec lui?

S.B: Je leur ai rendu visite au maquis, et ils étaient trois, mon frère et deux des amis de l’imam actuel de Marseille qui étaient tous armés. Mon frère Mustapha ne faisait plus confiance au pouvoir qu’il considérait de traître et « assassin » et qu’il pouvait même le tuer et rendre d’autres coupables.

Echorouk: Comment aviez-vous pu vous rendre au maquis et comment aviez pu les retrouver ?

S.B: Nous étions tous réussis dans le domicile familial et étions tous d’accord sur la nécessité de convaincre Mustapha de quitter le maquis. Dix jours s’étaient déjà écoulés après que Mustapha soit au maquis, ma famille m’a confié la mission. Par la suite, nous avions pris contact avec Doudi Mohamed El Hadi pour nous mener où se trouvait mon frère. A bord d’une voiture, nous avions pris la route vers Rovigo. Arrivés à l’endroit où se trouvait mon frère, ils m’avaient conduit dans une chambre où je l’avais rencontré. Lorsque j’ai vu des armes, je m’étais rendu compte que la situation est grave. A ce moment là, je ne savais plus quoi dire pour le convaincre. En effet, je lui avais dit que des moudjahidine voulaient te voir en urgence.

Echorouk: Ne vous lui avait rien dit de ce qu’ils faisaient au maquis ?

S.B: Non, il ne m’avait jamais raconté. Le temps qu’il était au maquis, ils négociaient entre eux afin de mieux s’organiser et de convaincre d’autres à les rejoindre.

Echorouk: Pourquoi avait-il pris les armes d’après vous ?

S.B: Son but est de faire changer le système et ils ne prenaient les armes que pour se défendre.En vérité, je l’ai convaincu de descendre pour rencontrer des moudjahidine que je n’avais même pas préavisés.Mustapha avait alors informé ses compagnons du rendez-vous qu’il avait avec moi dans la forêt de Ouled Belhadj à Birtouta le jour même après la prière de El Îcha. Je m’étais rendu compte d’après les regards de ses compagnons qu’ils n’avaient pas voulu de ce rendez-vous et ils avaient voulu tout savoir sur cette visite. Au bout de quelque temps, l’un d’eux avait demandé de Mustapha de l’accompagner. Mustapha avait accepté bien qu’il ait été agacé.

Echorouk: Comment aviez-vous fait pour convaincre les moudjahidine de négocier avec lui ?

S.B: Sur le chemin du retour, j’avais demandé au chauffeur de nous conduire vers Dély Ibrahim où je me suis rendu chez «Si Rabah», l’époux de la moudjahida Djamila Boubacha. J’avais demandé alors à ce dernier qui connaissait très bien mon frère Mustapha de le convaincre à tout prix de rendre les armes. Je lui avais dit également que toute notre famille était contre le régime de l’époque mais il fallait opter pour la voie de dialogue.

Echorouk: À quelle date remontent ces faits ?

S.B: Ces événements s’étaient produits en janvier 1983, avant qu’on ne soit arrêtés en mois de décembre de la même année.

Echorouk: Sur quoi s’était débouchée votre rencontre avec le moujahid Si Rabah ?

S.B: Si Rabah était persuadé de la nécessité de rencontrer Mustapha Bouyali. Je l’avais mis au courant sur la date et l’endroit où il pouvait le voir. Par la suite, il s’est dirigé vers ses amis qui l’avaient accompagné, dont Si Tayeb de Dély Ibrahim, Rabah Nakhliati de Cheraga ainsi que Youcef Allaoui, président de l’Organisation des moudjahidine et autres moudjahidine. Nous étions réunis dans un endroit non loin de la forêt de Ouled Belhadj à Birtouta. Mustapha était arrivé dans l’endroit en compagnie de deux ses compagnons armés. Les moudjahidine avaient demandé de rencontrer que Mustapha et non ses compagnons. Moi-même, je suis allé annoncer à ces derniers qui avaient finalement accepté de rester loin de l’endroit où s’était tenue la rencontre entre les moudjahidine et mon frère Mustapha. Je suis resté loin d’eux et priant Dieu à ce qu’il serait convaincu de renoncer aux armes.

Echorouk: Comment s’était achevée la rencontre dans cette forêt ?

S.B: Etant resté surveiller les deux compagnons de Mustapha, un des moudjahidine était venu leur demander de quitter dans l’immédiat l’endroit. Je ne savais pas ce qui s’était passé au juste. Tout à coup, je suis retrouvé tout seul dans cette forêt. Pas de moudjahidine ni mon frère Mustapha. Du moins, j’étais content que mon frère soit convaincu par les moudjahidine.

Echorouk: Qu’avez-vous fait alors, vous qui étiez tout seul dans la forêt de Ouled Belhadj ?

S.B: J’ai parcouru 3 km pour me rendre chez ma sœur qui habitait Birtouta. Arrivé chez elle, ma sœur avait demandé de son beau-frère de me conduire chez moi à El Achour car son époux était en mission. J’étais d’ailleurs contraint de me rendre chez moi, car je n’avais pas de nouvelles de mon frère mais je savais qu’il était en paix avec les moudjahidine.Le lendemain matin, je suis allé chez l’épouse de mon frère Mustapha à laquelle je lui avais acheté tout ce qu’il fallait pour préparer le déjeuner. Je lui avais demandé de le préparer et tenue informée que son époux pouvait arriver à tout moment. Soudain, Mustapha arriva.

Echorouk: Ne vous m’aviez pas raconté de ce qui s’était déroulé entre Mustapha et les moudjahidine ?

S.B: Ils lui avaient demandé de les raccompagner chez le moudjahid Bouragaâ. Là, ils l’avaient bien accueilli et il avait passé toute la nuit chez Bouragaâ. Le lendemain dans la matinée, ils avaient rendez-vous avec Si Youcef de l’Organisation des moudjahidine avant de s’y rendre chez El Hadi Lekhdiri qui les attendait.

Echorouk: Parlez-vous de El Hadi Lekhdiri, le DGSN de l’époque ?

S.B: Effectivement, c’étaient les moudjahidine dont le commandant Bouragaâ qui avaient organisé cette rencontre afin de résoudre le problème définitivement. Lekhdiri les a reçus dans son bureau. Les deux s’étaient entretenus sur les discours qu’il prononçait et sur les obstacles qu’il rencontrait. El Hadi Lekhdiri avait ce jour-là à mon frère Mustapha: «Désormais, vous pouvez donner des prêches et personne ne vous dérange». En effet, on lui avait rendu sa voiture de type Peugeot 403 et lui avait même offert des pièces de rechange. Depuis, les éléments de la sûreté qui se rendaient à la mosquée s’étaient excusés auprès de lui.Les relations s’étaient considérablement consolidées entre les services de sécurité et toute notre famille et ils nous avaient même offert des visas pour aller accomplir les rites du Hadj.

A suivre…

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