La 2e Brigade motorisée algérienne au Moyen-Orient: La casemate du sous-lieutenant Rezki
Nous héritons du lieutenant Smaïn de l’Armée égyptienne. Il était détaché à la brigade algérienne dans la fonction d’officier de liaison. Il l’avait été avec toutes les brigades qui nous avaient précédés.
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Ingénieur de formation, le lieutenant Smaïn était mobilisé pour les besoins de la guerre et accomplissait son service militaire. Il le faisait avec dévouement. C’était un homme très respectueux, timide même. Nous savions qu’il faisait partie des services de renseignement, mais nous n’en faisions pas cas. Nous étions là pour servir nos frères arabes et n’avions rien à cacher. Nous serons renforcés quelque temps plus tard, par le lieutenant médecin Farouk, spécialiste en chirurgie. Nous nous retrouvions pendant les repas à la popote des officiers, aménagée en forme de carbet (3) et que nous utilisions hors les jours de froid. Pendant le jour, nous nous voyions très peu car le déjeuner était vite expédié, tandis que le soir, après le dîner, nous restions plus longtemps ensemble, regardions la télévision ou jouions aux cartes. Durant une de ces soirées où nous tuions le temps par une belote, le lieutenant Farouk, assis en retrait, nous regardait sans discontinuer. Il s’exclama : «Akh Khaled, je vous observe depuis quelques jours et je ne vois rien de ce que mes collègues de Suez (4) m’ont raconté sur vous. » Intrigué, je me demandai au fond de moi-même ce que ses collègues avaient bien pu lui raconter sur nous et qu’il ne partage pas avec eux.
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Nous chargeâmes le lieutenant Farouk, un jour, d’une mission au Caire pour accompagner un cercueil en partance vers Alger. Nous avions cru qu’il pouvait intercéder en notre faveur auprès de ses compatriotes et éviter – comme c’était toujours le cas -, de faire transbahuter nos cercueils, au vu et su de tous, comme s’il s’agissait d’un vulgaire bagage. Malheureusement, rien n’y fit. Les autorités sur place continueront à nous imposer, jusqu’au bout, cette manière irrespectueuse et incongrue de transporter nos morts dont nous nous devons de révérer la mémoire.
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Je fus réveillé un matin par un bombardement assourdissant. C’était à quelques centaines de mètres de mon PC. La cible était un cantonnement qui venait d’être occupé par le bataillon des transmissions de la Division et du bataillon du génie. Les militaires furent surpris lors de leur rassemblement par deux avions Skyhawk venant de l’est alors que le soleil, qui dardait ses rayons, éblouissait les servants des pièces de défense contre avions. Les Israéliens choisirent ce moment précis pour attaquer et larguer leurs bombes. Ce fut un carnage.
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Comme cela se passait tout près de mon dispositif, je pris mon véhicule et me rendis au commandement de mon groupe de DCA, car mon itinéraire était proche. Je pouvais ainsi me rendre compte de visu. Le spectacle qui s’offrait devant moi était désolant. Les véhicules de tous types étaient réquisitionnés pour transporter les morts et les blessés, des officiers encore en pyjamas erraient dans ce qui fut, quelques minutes auparavant, la place de rassemblement. Quand j’arrivai au poste de DCA, je me demandai, ahuri : «A-t-on idée de se rassembler devant l’ennemi ?». Le lieutenant Farouk, mobilisé pour la circonstance, n’avait réapparu que trois jours plus tard. Rentré à la brigade, il nous raconta qu’il avait recensé plus de soixante-dix morts, sans compter les soldats qui avaient été transportés ailleurs. Les blessés quant à eux se comptaient par centaines.
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Le commandant du 36e Bataillon, Ali Abou Ghzala (4), me convia à visiter la compagnie du sous-lieutenant Rezki. L’endroit qui tenait lieu de PC de la compagnie était une casemate en préfabriqué métallique, comme nous en rêvions tous d’avoir. Nous venions d’arriver au front et notre souci était de nous procurer des matériaux du génie pour abriter nos hommes. C’était une denrée rare. Les Egyptiens venaient de sortir d’une guerre et avaient tout perdu. Ils manquaient cruellement de produits, même les plus élémentaires – d’après le général Mustapha Chahine qui s’était confié à moi. Le sac à sable était importé et revenait, à l’époque, à 50 centimes en monnaie étrangère. Nous pénétrons sous plus de trois mètres de terre. Je m’installe à l’intérieur. La casemate en préfabriqué était nickel et ne manquait de rien. Je reconnus les arceaux métalliques, la toile de jute goudronnée et remarquai aussi le sourire en coin du chef de bataillon. Celui-ci, s’adressant au lieutenant Rezki, répétait à voix basse : «Allons, dis-le lui, dis-lui d’où tu l’as eue !» Rezki ne pipa mot. Je l’encourageai à me répondre. Il leva la tête, le regard gêné, et me répondit entre les dents :
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– Je l’ai achetée au capitaine commandant la batterie de 37 mm, pour la somme trois livres.
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– «Qui est ce capitaine ?, insistai-je.
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– Celui qui commande la batterie toute proche de nous, installée entre le village de Faїd et le groupe d’artillerie de 100 mm appartenant à l’armée.
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J’en étais tout retourné, pensant en mon for intérieur : d’un côté, un officier qui met la main à la poche pour abriter ses hommes, et de l’autre…
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Une ligne désaffectée de chemin de fer arrivait jusque dans nos positions. J’ordonnai aux officiers de se servir. Il n’en fallait pas plus. Chaque soir, pendant près de deux mois, des coups sourds résonnaient aux alentours. Les rails déboulonnés étaient transportés à dos d’hommes jusque sur les positions. Ils serviront à confectionner des abris à l’épreuve des obus d’artillerie et des bombes israéliennes. A partir de ce moment, les matériaux furent prélevés où qu’ils se trouvaient ; que ce soit dans les casernements désaffectés de Labiod, de Zakaria ou ailleurs. Ceux moyennant paiement étaient obtenus sur le marché local. Le travail était à ce point bien mené, que le chef de la cellule de DCA de la 2e Armée me demanda lors d’une visite, lorsque je le fis entrer dans une salle enterrée, entièrement construite en pierres : «Et vous avez des ingénieurs pour faire cela ?». « Non. Chez nous, n’importe qui peut construire avec ce matériau !», lui répondis-je.
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Notre dispositif consistait en des casemates enterrées, sommairement abritées, lesquelles avaient l’avantage d’être spacieuses afin de faciliter le repos des hommes, en des abris anti-bombes et des tranchées couvertes, le tout complété par des boyaux. Des trous bouteille étaient disséminés un peu partout, de telle sorte à permettre au militaire, dès la première alerte, de sauter dans le trou le plus proche. Tous ces préparatifs avaient demandé six long mois de travail. Je n’avais jamais quitté mon dispositif pendant toute cette période. Mon seul souci était de mettre à l’abri mes hommes. Il s’en trouvait même autour de moi des personnes qui s’en étonnaient.
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Outre les travaux du génie, il était nécessaire de veiller aux mesures sanitaires afin d’éviter que nos hommes ne subissent le même sort que certains, heureusement peu nombreux, parmi nos prédécesseurs qui avaient contracté la bilharziose, une maladie invalidante très répandue en Egypte, surtout dans les régions du delta du Nil où était cantonné notre dispositif. En effet, notre zone était traversée par des canaux d’irrigation qui sillonnent le delta, véritable foyer d’infection. Pour combattre cette terrible maladie, nous commençâmes par interdire l’approche des canaux d’irrigation et attribuâmes à chacune des sections un demi fût de deux cents litres dans lequel les soldats devaient obligatoirement faire bouillir leur linge et le laver à l’eau chaude. Ces mesures avaient payé puisque, au retour, aucun cas de maladie ne fut signalé. Avant chaque départ en permission au Caire, les soldats étaient alignés devant les infirmeries des unités. Ils recevaient dans la fesse une piqûre de pénicilline retard et évitaient de contracter d’autres maladies. Les mesures sanitaires, quoique draconiennes, étaient respectées par les soldats. Le fait de voir se dérouler quotidiennement sur le canal le «panorama» de l’Egypte, les poussait à plus de rigueur. Ces images idylliques de la civilisation pharaonique que le tourisme nous vantait étaient brusquement remplacées par celles de paysans faisant leurs grandes ablutions ou lavant leurs vaches dans les eaux troubles du canal. Les femmes y blanchissaient le linge ou s’adonnaient à la corvée de vaisselle, tandis que les enfants, insouciants, barbotaient nus.