La 2e Brigade motorisée algérienne au Moyen-Orient: La mort du général Abdelmounaïm Riadh
La guerre et son corollaire la misère, avaient dépossédé la vie de son sens. La mort était devenue banale.
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Le commandant de la gendarmerie prévôtale (6) me rapporta un jour que, voyant un cadavre charrié par les eaux du canal, il s’en était allé informer la police. Il reçut, m’avait-il dit dépité, une réponse déconcertante : «Sîbek !» (Laisse tomber !). Choqué moi-même, je fis part de cet incident au commandant Ghazi, un officier palestinien dont la brigade était installée près de nos arrières. Il me répondit, surpris de me voir à ce point abasourdi : «Ah, vous ne le saviez pas ? C’est fréquent ici. Lorsque nous voyons un cadavre, nous le saisissons par les cheveux, le retournons et vérifions s’il n’est pas des nôtres.» Le cas contraire, m’expliqua-t-il froidement, on frayait un passage au mort qui naviguait au long cours. Cette réponse macabre me donna froid au dos. Les policiers étaient cyniques au point qu’ils ne s’embarrassaient guère de rendre coupables toute personne qui s’aviserait de leur cingler le moral avec de tels renseignements lugubres.
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Malgré cette charge de travail, il fallait que les hommes se reposent.
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A l’instar des Egyptiens, j’organisai donc les permissions, à raison de trois jours tous les mois et demi pour chacun des soldats, officiers et sous-officiers. Quant à moi, je remis à plus tard mon repos, pris par la tache qui m’incombait et qui restait à faire. J’étais conscient de mes lourdes responsabilités, tiraillé par la situation de ni guerre ni paix qui s’éternisait, et le souci de mettre ma brigade à l’abri. Les bulldozers promis par Alger n’arrivant pas, je me contentai du matériel égyptien désuet, datant de la Seconde Guerre mondiale.
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Je dormais très peu, angoissé à l’idée de voir se déclencher la guerre, alors que mes hommes et mes matériels n’étaient pas sous terre. J’étais pris par des douleurs d’estomac et aucun diagnostic n’avait été établi sur place. Je souffrais en silence. Près de six mois étaient passés et les douleurs sourdes persistaient. Je décidai de consulter un médecin dès que rendez-vous fut pris par notre ambassade au Caire. Je me rendis donc dans la capitale avec l’intention de me reposer trois à quatre jours. Je passai la nuit dans l’appartement mis à notre disposition. Le matin, un représentant de notre ambassade m’accompagna chez le médecin. Les murs de la salle d’attente étaient tapissés de peintures représentant des paysages européens. Le médecin était européen. Je le compris à son arabe parfait mais teinté d’un léger accent. Il me remit des gélules contre la douleur puis me prescrivit des analyses à effectuer. A la sortie, je suggérai à mon accompagnateur que le médecin était probablement originaire d’Allemagne.
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Je passai l’après-midi en compagnie de mon guide. Après le dîner, je me rendis à mon appartement. Aux alentours de vingt-trois heures, j’entendis sonner à la porte. J’ouvrai et me trouvai nez à nez avec le lieutenant Ahmed Benaï, chef de la compagnie d’administration de la brigade. Il était agité. Quelque chose de grave venait de se passer. Pendant toute la journée, me dit-il, des échanges de tirs d’artillerie entre les Israéliens et les Egyptiens n’avaient pas cessé et nos canons avaient pris part à la bataille. Notre unité n’avait pas subi de pertes, mais le chef d’état-major de l’armée égyptienne y a trouvé la mort. Il ne m’en fallait pas plus. Je pris mes affaires direction le front.
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Ce n’est que le lendemain matin que je sus comment était tombé la veille le chef d’état-major. Il était en mission d’inspection, comme à son habitude. Il venait d’être nommé à ce poste et ne ménageait aucun effort. Il avait l’estime de ses hommes qui criaient fièrement, à chaque fois qu’ils voyaient un hélicoptère les survoler : «Voilà le chef d’état-major !». Les militaires égyptiens, échaudés par tant de défaites, avaient fondé beaucoup d’espoir sur cet officier qu’ils appréciaient. Le roi Abdallah de Jordanie qui l’eut comme conseiller pendant la guerre de 1967, n’a pas tari d’éloges à son égard dans son livre Ma guerre avec Israël. Le jour de sa mort, il était parti en reconnaissance devant Ismaïlia ; il était accompagné de quasi la totalité des chefs des cellules de son état-major. Beaucoup d’entre eux furent tués ou blessés. Ils étaient partis reconnaître un îlot du Lac Timsah, près de la ville d’Ismaïlia, sur lequel était positionné un peloton de chars israélien. Ces hommes, pourtant rompus à la guerre, avaient commis l’erreur de se présenter chacun dans son command car, véhicule réservé exclusivement aux généraux. Une aubaine pour les Israéliens qui ouvrirent le feu aux canons de char et à l’artillerie et décapitèrent tout l’état-major de la 2e Armée en un clin d’œil. Le conseiller soviétique m’informa que le général Abdel Monaïm Riadh était mort d’une hémorragie, les secours n’étant pas arrivés à temps, n’ont pu lui sauver la vie.
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Ce jour-là, le général Mustapha Chahine me confia que des officiers, restés au poste de commandement de l’armée, confondirent les sifflements d’obus d’artillerie avec ceux des avions de chasse pendant leurs piqués, à telle enseigne que, quinze minutes plus tard, un message rendant compte d’une attaque aérienne était parvenu sur le bureau du président Abdennasser. Chahine s’exclama : «Vous vous rendez compte de ce qu’aurait entraîné une telle bévue, si l’armée égyptienne avait monté les enchères plus haut ?» Dit autrement, l’aviation égyptienne n’était pas en mesure d’entrer en action étant encore en phase de montage.
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Nos postes d’observation d’artillerie étaient installés dans d’anciennes villas appartenant à d’anciens officiers généraux ou à des notables du pays. La région où nous nous trouvions, très arrosée, était à vocation agricole. La majeure partie de la terre était plantée d’arbres fruitiers, les orangers et les manguiers s’étendaient à perte de vue. Les terres étaient encore entre les mains des gros propriétaires. En réalité, seule une petite partie de ces terres fertiles fut distribuée dans le cadre de la réforme agraire décidée par Abdennasser. Nous reconnaissions les nouveaux bénéficiaires à leurs norias antiques, faisant tourner des vaches chétives, qui n’avaient que la peau sur les os.
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Une de ces villas appartenait au maréchal Abdel Hakim Amer. Les initiés l’appelaient «Villat El-Mouchir». Un coursier se présenta à nous un jour, porteur d’un courrier émanant d’un avocat qui nous demandait de nous acquitter du loyer des trois ou quatre villas mises à notre disposition. J’avais soulevé cette aberration auprès du commandant du secteur de Faїd mais je n’avais jamais eu de réponse. Ces villas étaient bien disposées. J’avais visité l’une d’elle, celle du maréchal. Malgré son état de délabrement du fait de la guerre, c’était une demeure de grand standing. Sur la terrasse, la vue était imprenable. Nous apercevions très bien les nombreux bateaux que la guerre avait surpris et qui avaient fait du lac leur port de mouillage. Par temps calme et dégagé, nous avions l’impression que la ligne Bar Lev était à deux pas. Munis de jumelles, nous pouvions même observer les va et vient des militaires israéliens. Au sud, nous pouvions voir les faubourgs de la ville de Suez et ses cheminés. Au nord, le fameux déversoir se dressait presque devant nous et, au loin, la ville d’Ismaïlia s’entrevoyait à nos yeux.
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Il nous arrivait de profiter des plages qui se trouvaient à proximité de ces villas. Parfois, nous y emmenions les éléments des batteries d’artillerie pour se baigner et oublier, un moment, les rigueurs du désert. Le seul inconvénient était que des mines anti-débarquement étaient placées à un mètre et demi de la berge du lac, tout le long de la côte. Visibles à l’œil nu, nous briefions les hommes avant de leur permettre d’aller dans l’eau. Il est arrivé qu’un djoundi touche malencontreusement l’allumeur à bascule d’une mine et déclenche l’explosion. Il fut déchiqueté. Nous n’avions ramassé que des filaments rougeâtres mélangés à du sable et il avait fallu près d’une heure pour que nous nous rendions compte qu’il s’agissait des restes de ce pauvre soldat. Nous fîmes accompagner son cercueil qui ne contint qu’une petite boîte remplie d’un peu de sable et des quelques lambeaux que nous avions pu ramasser. Les accompagnateurs étaient chargés de rapporter à la famille les circonstances de la mort de leur enfant. Nous leur avions enjoint d’interdire formellement l’ouverture du cercueil. Après ce regrettable incident, les baignades dans le Lac Amer furent strictement interdites.
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Des débarcadères longeaient le lac pour permettre aux pécheurs de faire accoster leurs barques. Nous disposions également de quelques uns de ces débarcadères. Les pécheurs glissaient leurs barques chaque matin, et s’en allaient pécher sur le lac. A partir de dix heures, des centaines de barques pullulaient à ne plus voir l’eau du lac, se ressemblant toutes les unes les autres. Les pécheurs rentraient le soir, avant le coucher du soleil, et rembarquaient le lendemain matin. Certaines de ces barques profitaient de ce cafouillage pour accoster sur l’autre rive et prendre contact avec les Israéliens. A leur retour, arrivées au beau milieu du lac, elles se «noyaient» dans la masse. Quand j’eus cette information, je pris contact avec le chef des services de sécurité du secteur que je reçus à mon poste de commandement. Je portai à sa connaissance ces faits graves, mais il n’en fut guère surpris, me promettant juste qu’il allait me fournir une réponse «d’ici trois à quatre jours», le temps, me dit-il, de diligenter une enquête. Une semaine plus tard, il m’apprenait que ces pécheurs étaient «en mission spéciale». J’étais sceptique, me demandant si ce qu’il m’avait dit était vrai ou s’il avait pris des dispositions pour que cela ne se reproduisît plus. Toujours est-il, quelque temps plus tard, le même manège reprit de plus belle. Certes, les contacts avec les Israéliens furent moins fréquents depuis, mais cela faisait naître le doute chez nos soldats. Je décidai de mettre des guetteurs munis de jumelles, avec la mission de repérer tous ceux qui entreraient en contact avec l’ennemi. La punition était la même pour tous les contrevenants : une raclée, la saisie de la barque et l’interdiction d’accès au lac. Cela n’empêcha pas, malheureusement, d’autres pêcheurs d’outrepasser quotidiennement les consignes à partir des autres débarcadères.
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La vie était loin d’être monotone. La vigilance s’imposant d’elle-même. Je me plaisais à cette vie active, ponctuée tantôt de visites d’inspection sur le terrain, tantôt du contrôle de l’instruction des hommes, sans distinction de grade – qu’ils fussent officiers, sous-officiers ou hommes de troupe. Des officiers égyptiens de différentes spécialités, étaient détachés pour mener l’instruction à des périodes bloquées. J’étais, en outre, à l’écoute de tout ce qui se passait sur le front de la 2e Armée. Nous suivions tout ce qui se déroulait dans l’espace aérien du front et participions à toutes les activités opérationnelles qu’elles soient anti-aériennes, de bombardement d’artillerie ou de chars. A défaut d’être utilisés dans des tirs directs, les chars, enterrés, participaient aux préparations d’artillerie. Nos objectifs qui nous avaient été assignés étaient Tell Essalam, le Déversoir, le réservoir d’eau alimentant un tronçon de la ligne Bar Lev, les objectifs mobiles utilisant la jonction entre les deux armées, des objectifs en profondeur ou l’application de tirs éclairants.
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La Guerre d’usure prenant de l’ampleur, les Israéliens, comme les Egyptiens, ne se génèrent pas de recourir à l’aviation. Passés maîtres dans l’emploi de ce vecteur, Tsahal en fit le moyen principal de ses raids. Les alertes aériennes quotidiennes, si elles ne ciblaient pas l’attaque et la destruction d’objectifs multiples, visaient à saper le moral des troupes égyptiennes. De nuit, les avions israéliens procédaient parfois à des largages de bombes incendiaires ou à des incursions dans la profondeur de notre dispositif. Souvent, nous entendions le bruit des hélicoptères israéliens survolant nos lignes lesquels tentaient des récupérer des pilotes dont l’appareil avait crashé le jour et qui n’avaient pas été faits prisonniers, ou déposaient des commandos pour des missions préparées au préalable.
- Un matin, le front était en effervescence. D’après la Radio égyptienne, les Israéliens avaient détruit la station électrique de Naga Hammadi au moyen de bombardements aériens. La mise au point ne tarda pas à venir des Israéliens eux-mêmes : «La station n’a pas été bombardée au moyen de notre aviation, elle a été sabotée par des commandos héliportés». L’étonnement se lisait sur tous les visages des officiers égyptiens que je rencontrais. Les questions fusaient : Comment ont-ils procédé, Naga Hamadi n’étant pourtant pas à la portée de commandos ? Comment ont-ils osé ? Les Israéliens n’ont pas manqué de saisir l’occasion pour surmédiatiser l’opération, relayés en cela par les citoyens qui en firent LE sujet de discussion. Au lendemain de cette attaque, je récupérai le calque de la situation aérienne de la veille et m’aperçus avec effarement du simulacre utilisé par les Israéliens : ils firent voler huit hélicoptères Super Frelon – des gros porteurs de fabrication française -, en formation très serrée de manière à faire croire aux Egyptiens qu’il ne s’agissait que de quatre hélicoptères au lieu de huit. Ainsi, seuls quatre spots apparaissaient sur leurs écrans radars. A mi-distance de Naga Hammadi, quatre des huit hélicoptères rebroussèrent chemin et les quatre autres se posèrent, faisant croire aux Egyptiens qu’il s’agissait d’une incursion limitée. A l’atterrissage des quatre hélicoptères, des jeeps remplies de commandos eurent le temps nécessaire pour se rendre sur l’objectif et y déposer leurs charges. A l’aube, quatre autres spots apparurent sur les écrans radars. Les quatre hélicoptères qui avaient mené l’opération retournaient en territoire israélien, la mission Naga Hamadi accomplie.