La 2e Brigade motorisée algérienne au Moyen-Orient: L’aide de l’Algérie à l’Egypte
Les matériels n’avaient pas cessé d’affluer vers le pays des Pharaons malgré le malentendu du 19 juin 1965 et l’insulte du président Sadate à l’endroit des pays du Front du refus.
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En 1973, lors de la guerre du Kippour et, d’après le chef d’état-major de l’armée égyptienne, le général Saâd Al-Shazli, le Président Sadate critiquait les pays arabes et plus particulièrement l’Algérie et le président Boumediene. Il disait : «Il [Boumediene] s’est vendu aux Américains, politiquement et économiquement. Il vient de signer un contrat de livraison de pétrole et de gaz liquéfié à des compagnies américaines. Son économie sera entièrement liée à l’Amérique.» Cela n’empêche, ce même pétrole et ce même gaz furent utilisés comme arme face aux Américains, grâce aux initiatives de l’Algérie et de son Président. Mais le président Sadate se contredira à la fin de la guerre, lors d’un discours, en déclarant : «Nous ne remercierons jamais l’Algérie de ce qu’elle a apporté comme appui à l’Egypte !».
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Les malentendus ont toujours émaillé les relations entre l’Egypte et l’Algérie. Ce fut le cas pendant la Guerre de Libération, suite aux immixtions intempestives de M. Fathi Dib dans les affaires intérieures de l’Algérie et de ses multiples manigances. Ces malentendus sont nés aussi des tentatives d’intimidation des Egyptiens lors du redressement du 19 juin 1965 ou, encore, lors du démantèlement de nos dépôts datant de la Guerre de Libération. La seule réaction du Président Boumediene, en 1971, consista en la réunion des responsables des brigades ayant séjourné en Egypte aux fins de procéder à l’appel des morts. Ils étaient quelques dizaines à s’être sacrifiés pour que l’Algérie n’ait pas à rougir de son passé arabe.
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La défaite des pays arabes ayant rapidement été consommée, la mobilisation générale des unités de l’ANP fut remise en cause. La décision de maintenir de manière permanente une brigade sur le théâtre d’opérations égyptien, fut prise en remplacement. C’est ainsi que ma brigade sera désignée pour ce faire. Stationnée à Ain Sefra, elle était articulée autour de trois bataillons de six cents hommes chacun, d’un bataillon de 31 chars T55, d’un groupe d’artillerie (deux batteries de longue portée calibre 122 mm et une batterie d’obusiers de 152 mm), d’un groupe de défense contre avions de deux batteries bitubes de 35 mm et d’une batterie de 14,5 mm sur des affûts quadruples. Elle était composée, aussi, de cinq compagnies de transport, de transmission, de reconnaissance de commandement et des services. Plus tard, nous reçûmes une sixième compagnie du génie de brigade.
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En octobre 1968, je reçus l’ordre de me préparer à rejoindre l’Egypte et à procéder à la relève de la brigade commandée par le capitaine Abdelkader Abdellaoui. Alors que le groupement du capitaine Bouhara et la brigade du capitaine Abdellaoui s’étaient relayés dans un intervalle de six mois, le commandement algérien s’étant probablement aperçu que la guerre allait s’inscrire dans la durée, décida que les séjours, à l’avenir, allaient être d’une année pour chacune des brigades, les matériels, eux, devaient rester sur place. La relève devait concerner uniquement les personnels. C’était une décision sage, d’autant que l’Algérie étant géographiquement très éloignée du Moyen-Orient, ses unités se présentaient toujours une fois les hostilités consommées… C’était le cas en 1967, avant que le scénario ne se répète en 1973.
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Encore fallait-il que l’on fît confiance à l’Algérie ! En tout cas, c’est ce que pensait le président Sadate avant octobre 1973 qui, lors d’une réunion avec son chef d’état-major et des officiers de l’armée égyptienne, eut cette réponse sarcastique à l’adresse d’Al-Shazli lui demandant s’il allait prendre une initiative en vue de mobiliser toutes les ressources arabes, ou si la bataille allait être la responsabilité de la seule confédération des Républiques du front : «La bataille sera essentiellement la responsabilité de l’Egypte. Les autres pays arabes resteront en marge, sans rien faire, au départ. Ils se trouveront ensuite en difficulté sérieuse avec leurs propres peuples et leur attitude changera».
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A Ain Sefra, tous les militaires savaient qu’ils allaient séjourner sur le front en Egypte. Chacun y allait de ses réflexions. Il y avait beaucoup de jubilation à séjourner à l’étranger. Inquiets peut-être, mais jamais trop, car la guerre ils la connaissaient si bien, eux qui avaient fréquenté les champs de bataille. L’ensemble des personnels de nos unités ayant séjourné au Moyen-Orient était passé par la Guerre de Libération nationale.
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Le diseur de bonne aventure…
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Le capitaine Boucetta commandait un groupe d’artillerie. Le jour de notre départ approchant, je le voyais se comporter de façon inhabituelle ; il me paraissait quelque peu embarrassé, voire intrigué. Il m’avoua que lui et quelques officiers de la brigade étaient partis consulter un marabout connu à Ain Sefra qui l’aurait informé de confidences intimes sur sa famille que seul lui était censé connaître. Il en était tout retourné. Je le taquinai tout en le dissuadant de s’adonner à de telles charlataneries, mais, peut-on chasser le naturel ? Ces croyances surnaturelles m’excédaient, mais j’évitai de lui faire des remontrances et de laisser transparaître mon exaspération. Je coupai cours à la discussion.
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Quelques jours plus tard, alors que je revenais d’une randonnée dans les environs et au moment même où je raccrochais mon fusil au mur, on frappa à ma porte. Célibataire, je m’étais aménagé un deux pièces à la caserne même. J’ouvre la porte et me trouve nez à nez avec le capitaine Boucetta complètement bouleversé. Surpris, je lui demande ce qui lui est arrivé. Il m’avoue tout de go qu’il revenait de chez le marabout auprès de qui il était parti en quête de divination, en compagnie de ses camarades, que celui-ci les avait interpellé en ces termes : «Ah ! Votre chef ne croit pas en moi ? Eh bien, allez le chercher, il vient de rentrer à la caserne !» Je lui rétorque en plaisantant que quelqu’un parmi ses compagnons devait certainement informer le devin par avance. Boucetta, qui se murait dans ses fausses croyances, s’en défendit, jurant sur tous les Saints que personne ne savait que j’étais parti à la chasse. Pourtant, tout le monde m’apercevait les week-ends et les jours fériés, arpentant la région, notamment Tkout, connue pour ses beaux paysages. La région de Ain Sefra était très giboyeuse ; je ne me séparais donc jamais de mon fusil de chasse.
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Curieux, je suis le capitaine Boucetta chez ce marabout dont on attend l’avis comme un oracle. Je suis surpris par l’endroit, une sorte de salle de réception. A l’entrée de celle-ci, trônent quelques personnes chargées d’accueillir les visiteurs. Nous sommes immédiatement introduits dans une grande salle faisant office de salon. Je salue le marabout que je reconnus sans peine par son accoutrement en même temps que j’aperçois quelques officiers adossés au mur et assis en tabouret à même les tapis. Le marabout, très affable, m’accueille avec beaucoup de gentillesse. Je me gardai de lui dire que je ne croyais point en ses prophéties que certains officiers lui demandaient de répéter. Il m’installe à sa droite et commande à son fils un thé. Une seconde personne, son autre fils – je le saurai plus tard -, lui remet un paquet qui ressemble à un courrier. Il me souhaite la bienvenue et refuse d’acquiescer aux officiers malgré leur insistance, répétant sans cesse qu’il n’était pas un devin.
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Il était instruit en langue arabe. Intelligent, il évitait subtilement de heurter mes convictions, répétant à ceux qui ne cessaient de lui poser des questions : «Vous partirez en paix et reviendrez en paix !». Il parcourait son courrier et, dès qu’il s’agissait de lettres en langue française, me les tendait. Un moment, j’avais entre les mains une lettre expédiée de France. Même les émigrés cherchaient refuge chez ce marabout. Dès les premières lignes de la missive, je me mis à rire. Mon ami de marabout, d’un coup sec, m’arrache la lettre des mains en s’écriant : «Celui-là ne sait pas ce qu’il dit !» L’auteur de la supplique lui demandait, en fait, de l’aider à gagner au tiercé. A l’évidence, le marabout faisait de ses «dons de voyance» un fond de commerce lucratif. J’avais appris que beaucoup de responsables lui rendaient visite, des ministres et des walis entre autres.
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Ses paroles me revinrent quelques années plus tard : «Vous partirez en bonne santé et reviendrez de même !». Futé, il ne pouvait avoir meilleure réponse ; une réplique passe-partout qui rassure en même temps qu’elle conforte les pouvoirs fictifs de ce diseur de bonne aventure.
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L’heure fatidique du départ a sonné. Le principe de la relève était simple, le bataillon relevant occupait la place de celui relevé et ainsi de suite. Puis vient le tour des compagnies de commandement et de l’état major lui-même. Le commandant de brigade faisant le voyage le dernier, car chargé de l’embarquement de l’ensemble de la brigade. La vingtaine de jours consacrée à la relève suffisait aux personnels, qu’ils soient officiers, sous officiers ou hommes de troupe, pour prendre leurs consignes. Ils disposaient d’assez de temps pour s’adapter au dispositif de combat. Le commandant de la brigade relevant embarquait le dernier, car deux jours étaient largement suffisants pour la cérémonie de passation des pouvoirs.
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En Egypte, les personnels percevaient un double salaire et étaient approvisionnés toutes les semaines en denrées inexistantes sur place. La prime d’alimentation et les autres primes, étaient les mêmes pour tous. Elles équivalaient à celles qui nous étaient octroyées en Algérie, ce qui triplait voire quadruplait le niveau de vie des personnels. Chaque semaine, un avion de type Antonov 12, chargé de l’approvisionnement et du courrier, atterrissait au Caire. Le commandement de la brigade disposait d’un appartement dans la capitale, tandis que le chef de brigade disposait d’un véhicule de fonction. L’embarquement se faisait à partir de la base aérienne de Tafraoui, située près de la ville d’Oran, dans l’ouest algérien.
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J’étais sur place depuis déjà quelques jours afin de préparer le transfert de l’ensemble de la brigade sur l’Egypte, avec le commandant de la base, le capitaine M’hamed Bencherchali, un militaire rodé pour ce genre de missions. Bencherchali s’était occupé de la première brigade. C’était un ami de longue date.
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Je connaissais aussi quelques officiers aviateurs, officiers mariniers et autres officiers de l’armée algérienne. Beaucoup de choses que nous partagions en commun nous rassemblaient. Nous étions insouciants, de cette insouciance que nous procurait la fougue de notre jeunesse, et avions des projets et des rêves plein la tête. Nous ne dépassions pas les 24 ou 25 printemps et disposions de près de quatre à cinq années d’expérience acquise dans les maquis.
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Mûrs avant l’âge, nous commandions déjà des milliers d’hommes, tous des «moustachus» de la Guerre de Libération nationale. Nous n’avions pas connu l’adolescence. L’autocensure s’était installée en nous. Nous nous cachions lorsqu’il s’agissait d’accomplir des gestes simples qu’accomplissaient tout jeune de notre âge, comme s’attabler à la terrasse d’un café ou fréquenter un dancing.
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Auparavant, j’avais accueilli M’hamed Bencherchali à la base de Mécheria pour une escale de carburant. Je l’accueillis, entouré de quelques officiers. A cette époque, tout n’allait pas bien sur nos frontières ouest. L’affaire de Hassi Beïda n’était pas encore cicatrisée. M’hamed convoyait un avion de reconnaissance Yak II sur Tindouf. J’étais content de le retrouver. Car, en plus de l’amitié qui nous liait, il était très avenant, très sympathique et la main toujours sur le cœur. Il avait beaucoup de répartie, le mot pour rire et pour plaisanter. Il était aimé de ses subordonnés pour ses grandes qualités humaines. Un jour que nous rentrions ensemble sur Alger, il m’invita à faire escale à Blida pour y déjeuner et faire connaissance avec ses parents. M’hamed descend d’une famille assez aisée. Sa famille, qui travaillait dans les tabacs, fut touchée par les nationalisations. Son père, patriote de première heure, est passé de propriétaire à fonctionnaire dans sa propre usine. La famille Bencherchali a beaucoup donné à la patrie. Son frère Mustapha est tombé au maquis en 1957. Lui-même était moudjahid, et son frère Noureddine aussi.
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Nous voyagions, mes hommes et moi, à bord d’avions Antonov 12. Nous étions renforcés par des avions égyptiens. Les six avions dont nous disposions à l’époque, étaient pilotés par les officiers pilotes algériens Trabelsi et Djilali Timoulgui, actuellement pilotes à Air Algérie, Slim Ben Abdallah, qui fut longtemps pilote du Président et actuellement général en activité, Rachid Boutella, Mohamed Boulahzaz, Mustapha Daoudji, Derradji, Souilah en j’en oublie… Tous à la retraite.
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Jeunes, l’indépendance fraîchement acquise, nous rêvions tous d’une Algérie grandiose. Ces pilotes, à la fleur de l’âge sillonnaient les cieux au péril de leur vie avec pour seul bagage, le peu d’expérience dont ils disposaient au sortir de leurs écoles. Ils avaient pris les commandes de leur avion sans hésiter parce qu’ils avaient cru le rêve possible. Ils étaient sur la brèche, de jour comme de nuit, pendant le séjour de toutes les unités algériennes au Moyen-Orient. Ils voleront dans les conditions les plus pénibles, braveront les orages qui foisonnaient à hauteur de 4 000 mètres – leur altitude de croisière. Les AN12 ne disposaient que d’une petite cabine pressurisée ne pouvant contenir qu’une dizaine de places assises.
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Un jour, le lieutenant Mohamed Boulahzaz commandait un Antonov 12 eut le radar de navigation en panne dès le décollage de l’aéroport militaire de Tafraoui. Il continua son vol avec pour seul but d’arriver à l’heure. Il comptait procéder aux réparations lors de l’escale à Benghazi ou à Tripoli, en Libye. Ne pouvant le faire comme prévu, il continua son voyage sur le Caire, en se servant uniquement de sa radio pour s’éloigner des orages. Il les évitait en slalomant au son de la friture qu’il entendait dans ses écouteurs et qu’occasionnaient les perturbations électriques.
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Je me trouvais dans l’avion piloté par Slim Benabdallah. Après un petit somme, et à l’approche du Caire, je pénétrai dans la cabine de pilotage. Je fus surpris par la vue de lueurs bleuâtres couvrant toute la verrière. Intrigué, je demandai au pilote ce que cela signifiait. Benabdallah me rassura que cela était normal et qu’il s’agissait tout simplement d’électricité statique qui se crée dans certaines conditions atmosphériques. J’appris, par là même occasion, que l’avion de même type qui nous précédait, fut touché par la foudre. Il était piloté par Mohammed Trabelsi, qui nous apprit par radio qu’au moment où il reçut l’impact, l’avion fut secoué et une boule de feu d’une lueur rougeâtre envahit la carlingue. Il y eut un moment de panique, l’ensemble des quatre-vingt-dix soldats faillit se ruer vers l’avant, si ce n’était l’intervention énergique des membres d’équipage pour éviter que l’avion ne se déséquilibrât. Toujours par radio, il nous rassura que tout était rentré dans l’ordre, sans incident.
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Lorsque nous atterrîmes quelques dizaines de minutes plus tard, des officiers algériens et égyptiens étaient attroupés autour de l’appareil. Avec Slim Ben Abdallah, j’aperçus une déchirure du métal qui partait du nez de l’appareil et zigzaguait le long de tout le fuselage suivant les rivets qui emboutissaient la tôle. Eberlués, nous nous dîmes qu’ils avaient eu une sacrée chance.
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Au cours d’un autre voyage, un de ces jeunes pilotes, pris dans une météo exécrable et sachant qu’il ne pouvait ni continuer dans ces conditions à cette altitude ni revenir à sa base, eut la présence d’esprit d’entasser tous les hommes qu’il transportait dans la petite cabine pressurisée et put monter à 8 000 mètres. Il évita ainsi la mauvaise météo et réussit à sauver son avion et de nombreuses vies humaines.
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Pendant toute la période que demandait le transfert de la brigade vers le Moyen-Orient, je m’installai carrément à Oran. J’élisais domicile parfois au mess des officiers, parfois chez des amis. Je me reposais la matinée tandis que l’après midi, à l’heure d’arrivée des unités à Oran, je les rejoignais dans la zone de regroupement et d’attente. C’était une caserne attenante à l’école de Tafraoui que le commandement avait mis à notre disposition. Elle présentait l’avantage d’être spacieuse et propre. Elle était équipée de manière à ce que les unités à transporter puissent passer une à deux nuits sur place le temps de leur repos, de leur préparation et de leur dotation en équipement.
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Oran brillait de tous ses feux. Les français venaient de quitter Mers El-Kébir avant terme. Les villas qu’ils avaient abandonnées ne trouvaient pas acquéreur. En 1971, lorsque Boumediene fit l’appel des morts à Tafraoui, les persiennes mal fermées des immeubles HLM laissées par le colonisateur à Valmy, village que je traversais deux fois par jour lorsque je rejoignais Tafraoui, claquaient au gré du vent du fait de l’absence de locataires. A l’époque, la ruée vers les villes n’était pas encore de rigueur. L’exode ne commença qu’après 1971, au lendemain de la fameuse Révolution agraire.
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Sur le front
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Habituellement, les unités algériennes qui arrivaient sur le front, occupaient les anciennes positions. Il n’y avait pas de positions de rechange et personne n’y avait pensé. Je pris la décision d’en creuser d’autres afin d’éviter à mes unités d’être surprises par l’ennemi.
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L’adjoint politique du commandant de le 2e Armée, le général Abdelmounaïm Khalil, m’invita un jour au mess des officiers de Faїd, petite localité au bord du Lac Amer, tout près de ma position défensive. Khalil me pria de m’asseoir à ses cotés et profita de l’occasion pour me lancer : «En passant, j’ai vu vos hommes creuser des positions. C’est peine perdue, l’ennemi n’interviendra jamais ici, retirez-vous à l’arrière du front et occupez-vous de leur formation !». Ahuri, j’esquissai un «mon général…», puis me ravisa. Plus tard, je méditai longuement les paroles de ce général, mais ne pris pas acte de sa proposition. Je laissai donc mes hommes poursuivre la préparation des nouvelles positions qu’ils allaient occuper quelque temps plus tard. Heureusement d’ailleurs, car quinze jours après, les Israéliens «fêtèrent» notre arrivée en bombardant massivement à l’artillerie toutes nos anciennes positions. Devais-je rappeler au général Khalil que la règle qui consiste à occuper des emplacements de rechange lorsqu’ils existent ou d’en préparer d’autres est enseignée dans toutes les écoles, que ce soit à Paris, à Moscou ou au Caire ? Et que creuser des emplacements lorsque l’on arrive sur une nouvelle position peut sauver des vies humaines ?
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Mes relations avec nombre d’officiers égyptiens étaient limitées au travail. Lorsque je visitais le front, j’étais à chaque fois surpris par le comportement des soldats égyptiens. Ceux-ci s’écriaient à notre passage – nous étions reconnaissables à nos tenues couleur olive – : «Techrabou hâga ?» (Vous prenez quelque chose ?). Ce geste d’hospitalité, ils le faisaient systématiquement, même quand ils n’avaient rien à offrir… Au bout d’une certaine période, nous nous aperçûmes que c’était une forme de politesse et une manière de souhaiter la bienvenue. Contrairement à tous les racontars que nous avions pu entendre, nous constations de nous-mêmes que le soldat égyptien était brave et surtout discipliné. Seuls les moyens matériels et les équipements modernes, comme ceux des Israéliens, leur faisaient défaut, en même temps qu’une formation adéquate.
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Ma brigade était rattachée à la 18e Division d’infanterie motorisée commandée par le général Mustapha Chahine. Son chef d’état-major était le colonel Abou Ghazala, devenu plus tard chef d’état-major général sous le président Sadate. Abou Ghazala était un éminent spécialiste de l’artillerie qui avait à son actif plusieurs ouvrages sur le sujet. Le général Mustapha Chahine, malgré son âge avancé, était un homme très actif et toujours près de ses hommes. Il me prenait avec lui dans son command car pour rendre visite à ses unités en exercice. Son véhicule ne désemplissait jamais de toutes sortes de cadeaux qui lui servaient à récompenser les meilleurs d’entre eux.
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Lors d’une de ses visites à ma brigade, il vit des points d’appui bien organisés et fut frappé au point d’en informer ses chefs de brigade qu’il fit venir sur place. A l’un de ses officiers qui s’enorgueillissait de disposer de points d’appui identiques, le général Chahine, quelque peu agacé, répondit en le défiant d’aller ensemble vérifier cela de visu : «Ha’ya fa’ragoûni !» (Montrez-moi donc !)
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Je voyais plus fréquemment le chef des opérations de la Division, le lieutenant-colonel Galal. A chaque fois qu’il me fallait rencontrer le chef de Division ou le chef d’état-major, je devais m’adresser à lui. Très avenant, le colonel Galal m’accueillait avec le sourire puis, dès que je prenais place, il y allait de sa question habituelle : «Techreb âch yâ akh Khaled ?» (Qu’est-ce que je vous sers frère Khaled ?». Quand l’attente se prolongeait – c’était «normal» –, je m’armais de patience, connaissant sa réaction : «Ouarâk îh yâ akh Khaled ?» (Pourquoi t’impatientes-tu inutilement frère Khaled ?).
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Un jour, de passage à la Division, un âmid (général) me fut présenté, qui était là pour remplacer le colonel Abou Ghazala, appelé à d’autres fonctions. Il torturait le français plus qu’il ne le parlait et il aimait à s’en faire valoir. Depuis ce jour, ce fut un calvaire pour moi. Je ne pouvais l’éviter ni éviter toute l’attention que je devais lui prêter pour comprendre quelques bribes de ce qu’il baragouinait dans la langue de Molière. A chaque fois que je le rencontrais, c’était la migraine assurée vu les efforts surhumains que je devais déployer pour saisir son discours. Je devais le rencontrer très souvent depuis qu’il était à la 18e Division. Un jour, il me prit à part et me tint ses propos : «Alors que je passais près de votre bataillon de chars, je rencontrai un de vos officiers tankistes. Il était ridé, âgoûz kida.» Je reconnus mon homme immédiatement. Il ajouta : «Je me suis adressé à lui en français, il ne m’a pas compris. En arabe non plus».
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Je fus désagréablement surpris d’apprendre que le général n’eût pas reçu de réponse à ses questions. Le lieutenant Lahlou, c’est de lui qu’il s’agissait, pouvait aisément l’affranchir pourtant. De retour à la brigade, je m’arrêtai au bataillon de chars situé à proximité de la route, et informai l’officier adjoint de l’unité que je voulais voir le lieutenant Lahlou. Quand celui-ci se présenta devant moi, je le toisai et le réprimandai pour n’avoir pas «su» répondre aux questions du chef d’état-major de la 18e Division. Il me répondit du tac au tac : «Oui ! J’ai bien rencontré un général, mais comme je ne savais pas de qui il s’agissait, je n’ai rien voulu lui dévoiler de notre bataillon ! Et puis, après tout, un général ça se signale avant de rendre visite, sinon n’importe qui pourrait se prévaloir d’être général !» Rusé, il avait fait le sot. Je l’invitai à prendre un café avec moi et cherchai une fausse excuse à l’adresse du âmid désenchanté.
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Nous tenions, de temps à autre, des réunions avec le chef de Division. Un jour, alors que nous nous trouvions autour d’une table avec l’ensemble des chefs de brigade de cette grande unité, le chef de Division cria à qui voulait l’entendre que la 2e Armée avait dû changer de décision suite à la demande du «frère Khaled», lançant sur ces entrefaites : «Je me porte garant du frère Khaled parce que j’ai pleine confiance en lui !» Il me rappela la demande dont je lui avais fait part auparavant et qui consistait à disposer d’un emplacement défensif donnant directement sur le canal de Suez afin de mieux faire participer mes hommes et leur éviter l’ennui, le long du Lac Amer, distant de 14 kilomètres des lignes ennemies.
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Le chef de Division nous tendit à chacun un calque de nos nouvelles positions car, suite à cette demande, il y eut tout un chamboulement du dispositif, ce qui entraîna un véritable remaniement. Entassés dans l’exiguë casemate du chef de Division, nous ne pûmes déployer nos calques pour prendre connaissance de nos nouvelles limites. Je décidai de le faire plus tard, une fois rentré à mon poste de commandement. Je continuai à prendre note de toutes les recommandations qu’il nous édictait. Je remarquai que j’étais filé du regard par mes voisins de table, étonnés de me voir écrire en français alors que les débats se déroulaient en langue arabe. Je souris et leur expliquai que, malheureusement, notre génération n’avait pas eu la chance d’apprendre l’arabe, mais qu’elle avait quand même le mérite d’avoir bouté les Français hors d’Algérie…
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Accompagné de mon chef d’état-major, le capitaine Rachid Aїssat, je rejoins notre PC. Nous nous mîmes immédiatement au travail, curieux de connaître nos nouvelles positions. Je déployai le calque et m’aperçus que quelque chose ne tournait pas rond. Ne disposant pas suffisamment de profondeur, je ne voyais pas comment installer mes principales unités, comme si on voulait préserver une portion importante de terrain pour le voisin en faisant fi des notions tactiques élémentaires. Le dîner expédié, mon chef d’état major et moi nous attelons au travail. Il fallait préparer un mémoire faisant office de contre proposition consistant en de nouvelles propositions. Nous terminons très tard dans la nuit et nous nous présentons le matin au PC de la Division, pour exposer au chef de Division notre déconvenue et la façon dont nous pensons y remédier. Comme nous devions patienter, nous décidons de rendre visite au spécialiste soviétique – El khabir comme ils aimaient à le présenter, afin de lui demander ce qu’il en pensait. Il s’aperçoit très vite de la supercherie et nous dit tout de go : «Adressez-vous au chef de Division, c’est un homme correct, il vous donnera raison». Dans la casemate qui tenait lieu de salle opérationnelle de la Division et où se trouvait l’auteur de la manigance, le lieutenant colonel Galal, nous demandons à parler au chef de Division directement. On nous fait patienter quelques minutes avant d’être introduits chez le chef de Division. Aimable et souriant comme à l’accoutumée, le général Mustapha Chahine s’enquit du motif de notre visite si matinale. Je lui expose la situation issue de la réunion de la veille, brièvement. Il jette un regard à notre carte et saisit vite le stratagème. Il cria de toutes ses bronches : «Galal ! ». Et les instructions fusent : «Le PC de la 134e Brigade reviendra au frère Khaled !». Puis, il se retourne vers moi : «Voici vos nouvelles limites. Faites à attention au déversoir (1), il est très sensible. Installez votre poste de commandement ainsi que vos unités d’appui derrière celui-ci.» Il termine par nous souhaiter bonne chance.
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Nous ne demandons pas notre reste et nous nous esquivons rapidement. Nous saluons le lieutenant Galal quelque peu gênés, mais contents d’avoir déjoué ses petites combines et celles de son acolyte, le commandant de la 134e Brigade dont je reçus un coup de fil, tard dans la soirée. Il me demanda s’il pouvait passer me voir à mon PC. Je compris de suite que le chef de Division était passé à l’action et voulait vite réparer le préjudice, probablement excédé par tant de malhonnêteté.
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L’heure de la rencontre étant prévue tard dans la soirée, je décidai de l’inviter à partager notre dîner. Mais le colonel, apparemment très contrarié, déclina mon offre, marmonnant qu’il voulait que la passation des consignes se déroulât le plutôt possible. C’était aussi mon vœu, je l’avoue. Une fois la date arrêtée, il s’éclipsa. Au moment des passations des consignes, je compris pourquoi il tenait tant à son PC. Ce dernier était alimenté en électricité par une ligne à haute tension qui ne passait pas très loin, une télévision était installée dans sa casemate. Tous les membres de son état-major logeaient dans des casemates bien aménagées et bien camouflées, alignées sous une haie d’orangers. Quelques jours plus tard, je m’aperçus qu’autant son état-major était bien installé, autant ses compagnies de brigade étaient à l’abandon. Pourtant, les deux n’étaient séparés que par une haie d’oranger. Il suffisait pour s’en rendre compte de traverser en faisant à peine deux à trois pas. Aucune compagnie ne disposait de casemate. Les six cents hommes de ces compagnies avaient chacun un élément individuel en préfabriqué métallique d’un mètre sur un, que l’on appelait Ghata arras (couvre tête). C’en était réellement un, car les hommes l’employaient comme tel, tandis que d’autres l’utilisaient comme bon leur semblait. Normalement, ces bouts d’éléments préfabriqués étaient donnés en dotation pour être assemblés l’un à l’autre et constituer une tranchée couverte. Tout autour, au vu des détritus et autres déchets traînant ça et là, il apparaissait que les hommes n’étaient pas suffisamment pris en charge par leurs supérieurs.
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Quelques jours plus tard, je fus brusquement réveillé à l’aube. Un officier était venu m’informer qu’une panne générale était survenue sur l’ensemble de notre réseau filaire et que plusieurs tentatives pour rétablir la liaison à l’intérieur de la brigade comme à l’extérieur, étaient restées vaines. Il nous informa qu’il était impossible d’avoir une liaison avec la Division ou l’Armée. En somme, la brigade était entièrement isolée. La mort dans l’âme, j’ordonne d’ouvrir le réseau radio, de se mettre en veille et de ne communiquer que sur ordre express (2). Ce n’est que vers 10 ou 11 heures que des responsables des transmissions de la Division vinrent s’enquérir de la situation. Ils découvriront que les câbles qui aboutissaient à ma brigade en provenance du réseau principal de la Division, étaient entièrement sectionnés au couteau sur environ un kilomètre et demi. C’était un acte de malveillance manifeste.
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Bien qu’elles fussent menées tambour battant, les réparations exigèrent une journée pleine.
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Quelque temps plus tard, mon regard s’arrêta sur deux hommes que j’avais déjà vus et qui semblaient continuer à rechercher des indices sur notre déconvenue. Excédé, je les interpellai sans ménagement : «Voyons ! Vous n’avez pas encore compris que ce sont les éléments de la 134e Brigade qui ont fait le coup ?»
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La 134e Brigade fera encore parler d’elle lors d’une attaque israélienne qui avait visé l’ensemble des postes d’observation d’artillerie positionnés le long du canal de Suez. Tout au moins ceux situés sur le front de la 2e Armée, du Lac Amer jusqu’à la ville de Port Fouad. D’ailleurs, cette action, comme d’autres, est restée dans les annales de la Guerre d’usure. A la fois audacieuse, furtive et simultanée, elle visait l’ensemble des postes d’observation de la 2e Armée égyptienne. Les soldats égyptiens, comme les nôtres d’ailleurs, nichés – c’est le mot – sur des arbres, seuls points permettant l’observation, furent surpris par cette attaque et ne durent leur salut qu’aux barres métalliques qu’ils avaient à leur disposition et qu’ils empruntèrent pour descendre en virevoltant, tels des pompiers à l’annonce d’un incendie… Notre brigade disposait d’un poste d’observation contigu à celui de la 134e Brigade. Je suivais donc le déroulement de cette action par l’intermédiaire de notre commandant de la batterie d’obusiers de 152 mm que l’on surnommait «Erja» (attends), en raison du temps lent qu’il mettait à transmettre les corrections de tirs. Notre officier eut plus de chance et mit ses hommes à l’abri, à l’inverse du commandant de la batterie de la 134e qui eu des morts et des blessés dans ses rangs. Lui-même fut touché. Je répercutais les informations sur la Division en leur demandant de dépêcher des secours vers le poste d’observation. Je fus assailli de coups de téléphone, mais de secours point. Tous les appels ne s’inquiétaient que de l’état de l’officier, les hommes de troupe comptaient pour rien…
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Au bout d’une heure presque, ne voyant pas de secours arriver sur les lieux, j’ordonne au commandant de la compagnie de reconnaissance de ma brigade, le capitaine Larbi, de prendre un véhicule et d’aller les chercher malgré l’intensité des feux. Deux heures plus tard, les blessés étaient à l’abri à l’infirmerie, pansés et soignés attendant que leur unité daigne venir les récupérer. Le lendemain, je me rendis sur place pour m’enquérir de l’état de mes hommes et profitai de l’occasion pour rendre visite aux soldats égyptiens, installés tout près. Reconnaissant de voir un officier leur rendre visite, ils se rapprochèrent de moi, emprunts de respect et de gratitude. Je leur serre la main et remarque que certains treillis étaient encore tachés de sang. J’apprends de la bouche de mon officier d’artillerie que les blessés «légers» étaient retournés à leur poste dans l’après-midi même de l’attaque.
- Ce n’est que plus tard, pendant cette période de la Guerre d’usure, que les Egyptiens comprendront l’importance de l’homme et de son état moral et psychologique dans la bataille.