La 2e Brigade motorisée algérienne au Moyen-Orient: Mai 1967, dans le désert du Sinaï
Le 5 juin 1967, la guerre entre Arabes et Israéliens éclate. Quinze jours auparavant, j’étais en compagnie d’une délégation militaire algérienne à Al Arish, dans le Sinaï, où j’assistais à une grande manœuvre militaire.
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Je me trouvais en Egypte pour la deuxième fois. Je m’étais rendu dans ce pays une première fois dans le cadre d’une invitation de l’armée égyptienne aux pays membres de l’organisation militaire africaine, dont le siège se trouvait à Accra, au Ghana. Nous faisions partie pour la première fois de cette instance continentale à laquelle nous avions adhéré dès l’Indépendance du pays. Abderrezak Bouhara et feu le général Larbi Si Lahcène en faisaient partie.
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Etant à l’aube de l’Indépendance, nous suscitions la curiosité. Non seulement car la Révolution algérienne avait franchi les frontières, mais également parce que nous portions des tenues de combat, les tenues de sorties ne nous ayant pas encore été livrées. Pour l’anecdote, quand nous prenions nos repas dans le restaurant de l’hôtel Scheperds où nous étions hébergés, un homme, attablé non loin de nous, ne cessait pas de nous regarder de façon insistante et discrète, jusqu’au jour où, attendant l’ascenseur tous ensemble, Larbi Si Lahcène rompit la glace. Ce curieux qui nous dévorait des yeux pendant plusieurs jours, était simplement animé du désir de voir de près des Algériens qui avaient tant fait parler d’eux. C’était Abder Isker, Français d’origine algérienne, réalisateur de son état dont nous connaîtrons plus tard la notoriété, content de côtoyer des compatriotes.
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Mon second voyage en Egypte était plus important. Je m’y étais rendu, comme je l’ai déjà dit, au cours du mois de mai 1967, juste avant le déclenchement de la guerre des six jours, dans le cadre d’une formation militaire. Outre la visite des écoles d’instruction, nous étions conviés à suivre une manœuvre qui se déroulait dans le Sinaï, près de la ville d’El- Arish. Le maréchal Abel Hakim Amer, Vice-président et ministre de la Défense égyptienne y avait pris part et avait prononcé un discours à la fin de l’exercice, lequel fut retransmis à la radio. Ce jour-là, j’assistai à un spectacle grandiose. Les cibles de chars étaient toutes atteintes et dégageaient des geysers de flammes et de fumée. Les appuis feu, qu’ils fussent d’artillerie ou d’aviation, se déroulaient comme s’ils étaient sur des stands de tir. Les engagements des autres forces s’exécutaient comme à la parade. Tout ceci remplissait d’aise et de satisfaction toute l’assistance.
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De retour à Alger, je répétai autour de moi à qui voulait l’entendre, que les Egyptiens étaient les plus forts et que, en cas de conflit, ils allaient l’emporter sans aucun doute ! Encore novice en la matière, j’étais soulevé d’enthousiasme. Je pensais que c’en était fini des Israéliens. «charbet ma’ya !» (Nous n’en ferons qu’une bouchée !), disaient les Egyptiens, sûrs d’eux. Mal m’en prit, car j’apprenais par la suite que les Egyptiens avaient l’habitude de maquiller les démonstrations de toute sorte, en en faisaient trop parfois et en travestissant la vérité, donnant une fusse impression de leur armée. J’appris plus tard que ce n’était au bout du compte qu’une grossière mise en scène. Les Egyptiens avaient, en fait, dissimulé des fûts de mazout derrière les cibles de chars et l’ensemble des tirs étaient repérés, c’est-à-dire préparés à l’avance. Derrière tout ce cirque, un seul but : plaire au chef…
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Autre mise en scène, nous eûmes droit au déploiement d’une unité de dégazage où des militaires à demi nus évoluaient sous des volutes de buées d’eau chaude. Avait-on idée de pousser le scénario aussi loin ? Il faut dire qu’à cette époque, les Egyptiens avaient à leur côté des instructeurs soviétiques, dont le but ne consistait pas toujours au transfert de la technologie mais plutôt à faire perdurer un système dont la finalité consistait, d’abord, à durer sur le territoire et, aussi, à vendre leurs équipements. Il n’était pas du tout étonnant que les Soviétiques eussent transmis de tels procédés de simulation aux Egyptiens, histoire de leur en mettre plein la vue.
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Je commandais la 3e Région militaire, lorsque le souvenir de cet épisode égyptien me revint au cours d’une manœuvre de blindés à laquelle j’assistais dans la région de Bedeau, dans la 2e Région militaire. Beaucoup d’officiers des différentes unités des Régions militaires avaient assisté à cette manœuvre parrainée par le ministre de la Défense de l’époque, le président Chadli Bendjedid. Le général soviétique chargé des instructeurs était venu spécialement d’Alger pour la circonstance. Je le connaissais pour l’avoir reçu auparavant à Tindouf.
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Ce jour là, à Bedeau, en présence de ce général, j’assistai à une débauche incompréhensible de tirs d’obus et de roquettes BM 21, les fameux «orgues de Staline», alors que quelques tirs devaient suffire puisqu’il s’agissait de ce que l’on appelle dans le jargon militaire des «tirs de simulation». Les munitions étant très onéreuses, ces tirs de simulation se planifiaient dans un simple but didactique. Coincé entre le Président et les officiers organisateurs de cette mascarade, le général soviétique, mal à son aise, m’épiait du coin de l’œil. Il savait que je n’allais pas le ménager lorsque viendrait le moment de la critique de l’exercice. Il n’avait pas tort. Après l’exercice, je lui exposai mon point de vue et lui fis part de mon incompréhension quant à une telle manière de procéder. Le général me prit à part et me lança en russe, sans trop me convaincre : «No chto tavaritch younas Président !» (Mais, camarade, le Président est ici !). J’étais interloqué. En somme, il était permis de travestir la réalité, dès lors que le chef assistait à une manœuvre.
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Les Egyptiens étaient-ils victimes de la mauvaise foi des Soviétiques ou se rendaient-ils complices de ces travestissements improductifs ? Ce furent, en tout cas, une des raisons de leurs échecs répétés face aux Israéliens. Le 6 juin 1967, les Arabes l’apprenaient à leur dépend. Quelque temps à peine avant le déclenchement de la Guerre des six jours, j’appris que les Egyptiens, qui pensaient prendre l’initiative et surprendre les Israéliens, avaient invité les chefs d’état-major des pays arabes pour les informer. Mais la surprise viendra finalement des Israéliens qui prirent les armées arabes de court et clouèrent au sol leur aviation dès les premières heures de la matinée.
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A ce moment-là, je me trouvais à Alger. Je suivais une partie du déroulement de la bataille à partir du siège du Commissariat politique, seul à disposer de téléscripteurs. Les déclarations triomphalistes des Egyptiens ne cessaient de tomber. Je décidai, tout de même, de rejoindre mon unité dans le Sud-ouest au cas où l’on aurait besoin de moi. Une panne de voiture me força à m’arrêter à El-Asnam (Chlef actuellement), où j’appris par la radio que l’armée israélienne était entrée dans la ville d’El-Arich que je venais de visiter. J’avais compris que la guerre était déjà perdue, car El-Arich investie signifiait que les Israéliens avaient franchi le dernier rempart égyptien. Le soir, j’arrivai à mon unité. Mon chef d’état major, feu Mohamed Ouslimane, rivé à son transistor, n’en loupait pas une et écoutait surtout les stations radio qui annonçaient «les bonnes nouvelles». Autant il était conscient de la débâcle, autant il voulait encore croire en une hypothétique victoire des Arabes. Mohamed Ouslimane, qui était passé par les écoles du Moyen-Orient, était tiraillé entre la réalité implacable de la guerre et ses sentiments personnels. Mélange de regret et de faux espoir.
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Le lendemain après-midi, nous apprenons que le Caire était pilonné et que les soldats israéliens atteignaient le canal de Suez. Sur la table, la radio nous bombardait de mauvaises nouvelles. Ouslimane se rendit à l’évidence et se mit à sangloter. Il était monté au maquis très jeune, le jour même du déclenchement de la Révolution de Novembre 1954. Cet homme qui a fait parti ds premiers moudjahidine, que j’appréciais et respectais énormément, ne pouvait contenir ses larmes devant ce qu’il considérait comme une humiliation. La nouvelle était si triste que certain en sont même morts, terrassés par une crise cardiaque. Nous avions aussi appris par la radio que des jeunes filles s’étaient donné la mort en se jetant dans le vide.