La 2e Brigade motorisée algérienne au Moyen-Orient:Les prémisses d’une armée classique
L’Algérie sortait à peine d’une guerre longue et dévastatrice quand elle décida de s’engager résolument aux côtés de ses frères arabes dans le conflit qui les opposait à Israël, bien qu’elle ne fût pas prête à mener une guerre classique comme celle qui se dessinait au Moyen-Orient. L’armée algérienne, née de la recomposition de l’ALN, était encore imprégnée de la guérilla dont elle s’était illustrée face à la puissance coloniale. Cet engagement précoce en faveur de la cause arabe était pour l’Algérie une occasion de marquer sa solidarité vis-à-vis d’une région à laquelle elle n’a jamais cessé de proclamer son appartenance et son attachement.
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La participation de l’armée algérienne à la guerre israélo-arabe, alors que sa construction était encore au stade embryonnaire, a fait se poser la question de savoir si elle disposait de l’expérience nécessaire pour s’engager ainsi dans une guerre classique et si l’Algérie, éprouvée par une lutte armée de longue haleine, était en état de faire face à un nouveau casus belli.
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Ces questions méritent bien des réponses.
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Dès la fin de la guerre, l’Algérie présentait un état de délabrement de toutes ses structures. Son organisation, calquée sur des départements français, s’écroula comme un château de carte. L’agriculture, qui était censée permettre aux Algériens d’en tirer leur subsistance, n’était guère qu’une agriculture complémentaire, tant elle était orientée vers la satisfaction des besoins des Français uniquement. La politique de la terre brûlée, pratiquée par les activistes de l’OAS et, de ce fait, le gel des accords d’Evian, a poussé la France à se détourner complètement de l’Algérie, laissant cette dernière à ses problèmes. Une façon pour elle de punir tout un peuple pour son combat libérateur. La France laissait ainsi derrière elle, un pays dans le dénuement le plus total.
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Comble des méfaits de ce colonialisme hideux, à l’Indépendance, le pays ne disposait que de cinq cents étudiants dans son unique université, la Faculté centrale. Tout cela imposait au pays nouvellement libéré, non seulement sa reconstruction entière, mais aussi la mise sur pied de toutes les institutions indispensables à tout Etat digne de ce nom.
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Le commandement de l’époque se mit promptement au travail. Mais, face à la charge immense qui l’attendait, il devait procéder par priorités. L’armée passait au second plan.
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Dès après l’Indépendance, l’Armée de Libération nationale change de sigle pour devenir l’Armée nationale et populaire (ANP). Cette mutation fut faite sans aucun apport de sang neuf, sinon le recours au savoir-faire de coopérants étrangers, venus pour la plupart de l’ancienne Union Soviétique. La toute nouvelle ANP avait comme noyau principal ce qui s’appelait, alors, « l’armée des frontières ». Elle gardait – chose indispensable – les valeurs qui sous-tendent toute armée révolutionnaire qui mène une guerre juste.
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Le manque de cadres professionnels imposait la désignation aux postes de commandement les plus gradés de l’ALN, c’est-à-dire les soldats issus de la Guerre de Libération, qui manquaient de connaissances liées au métier. Les quelques officiers formés au Moyen-Orient et en France occupaient, quant à eux, les postes de formation et d’administration. Cette situation avait créé un déséquilibre dans la hiérarchie, obligeant les jeunes cadres, dont l’approche était différente, à s’inscrire dans la durée pour former les futurs officiers d’encadrement inhérents à toute armée classique.
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Ce déséquilibre était aggravé par la grande déviation, conséquence du jumelage de l’armée et du parti unique. Les commandements étaient, dès lors, plus enclins à participer à la politique qu’à la formation militaire.
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L’architecture de l’institution militaire à travers les textes fondamentaux était marquée par le souci de sauver ou de faire durer des privilèges et des situations du moment, ou d’assurer la domination d’une tendance idéologique préférentielle. Tout ceci, bien sûr, en mettant en concours le jeu des forces en présence. L’armée était souvent utilisée pour son poids et sa symbolique et c’est ainsi que la jonction entre le parti et l’armée a toujours constitué le binôme qui présidait aux destinées du pays. Cette manière de concevoir la gestion des affaires de l’Etat, était confortée par le Président et néanmoins ministre de la Défense, Houari Boumediene, suite à la tentative de putsch avortée de 1967. Cette notion était née aussi du fait que ces commandements étaient venus à l’ANP, plus par idéal que par métier.
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La participation de l’armée aux travaux d’utilité publique l’avait éloignée encore plus de sa fonction originelle. La priorité accordée à l’économie absorbait le peu de cadres formés à l’époque. L’absence d’engouement pour le métier de soldat, c’est connu, est fréquent dans tout pays qui sort d’une guerre très coûteuse en vies humaines. Ce n’est qu’à partir de 1971 que l’injection d’un nouveau souffle avait eu lieu au travers des différentes écoles et universités du pays. Cela était rendu possible grâce à la loi portant code du Service national lequel imposait à chaque Algérien sortant d’école, d’accomplir deux années consécutives, soit dans les unités de combat, soit dans des travaux d’utilité publique. C’était, certes, un nouveau souffle, mais cet effort était en deçà des attentes d’une armée confrontée à une mission conventionnelle.
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De plus, ces unités étaient engagées dans différentes tâches : la construction de villages agricoles, de cités d’habitation, la réalisation de routes et de chemins de fer, les travaux de reboisement, etc. Tout ceci, à tort ou à raison, avait éloigné l’ANP de sa fonction réelle. L’amélioration de ses capacités avait, quant à elle, entrevu le jour au courant des années 1970, par l’injection des premiers officiers engagés pour faire carrière dans l’armée, mais, hélas !, en nombre insuffisant.
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A l’époque, la 8e brigade blindée qui rejoindra l’Egypte en 1973, loin de remplir tous les critères, était considérée comme la mieux préparée et la mieux équipée de toutes les unités de l’ANP. L’amélioration, aux plans de l’entraînement, des structures et du commandement demeurait insuffisante. Dès 1965, il fut décidé de l’envoi des premiers officiers d’état-major dans les écoles de l’ancienne Union Soviétique, mais la majorité d’entre eux n’avaient aucune formation militaire de base.
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A l’indépendance, les bataillons de l’ALN, devenus bataillons de l’ANP, furent organisés en plusieurs ensembles ; chaque ensemble comprenait trois bataillons et représentait approximativement l’équivalant d’un régiment. Par la suite, ces mêmes régiments, renforcés par des unités d’appui, de soutien et de transport, recevront l’appellation de Brigades de l’infanterie motorisée. Ce sont ces unités formées pour une guerre de subversion et peu rompues à la guerre classique, qui participeront, par la suite, à la Guerre d’usure en Egypte.