La France va mener une ouverture-test envers la Syrie
Le prochain envoi d'émissaires français à Damas témoigne d'une volonté de normalisation franco-syrienne mais cette réconciliation ne devrait pas se faire aux dépens du Liban, estiment des analystes au lendemain d'une visite du président Nicolas Sarkozy à Beyrouth.
M. Sarkozy était au Liban, mais avait l’oeil sur la Syrie”, affirme à l’AFP Ghassan al-Azzi, professeur de sciences politiques à l’Université
libanaise.
A l’occasion de sa visite, M. Sarkozy a affirmé qu'”une nouvelle page (était) peut-être en train de s’ouvrir dans les relations entre la France et la Syrie”.
Les contacts au niveau présidentiel avaient été suspendus en décembre dernier, le président français accusant Damas d’entraver l’élection présidentielle au Liban.
L’élection d’un président au Liban le mois dernier a permis la reprise du dialogue et la présidence française va envoyer à Damas le conseiller diplomatique de M. Sarkozy, Jean-David Levitte, et le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant rencontrer le président Bachar al-Assad.
Ancienne puissance de tutelle au Liban, Damas a été forcé de retirer ses troupes en 2005 sous la pression de la communauté internationale, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. La majorité antisyrienne accuse la Syrie d’être derrière ce meurtre, ce que nie Damas.
A Damas un quotidien proche du pouvoir s’est félicité dès dimanche de l’ouverture de Paris en direction de la Syrie et de la reconnaissance de son “important rôle régional”.
Mais à Beyrouth les avis sont partagés sur les risques d’un rapprochement Paris-Damas pour le Liban.
“La France va parler avec la Syrie mais son président a voulu rassurer les Libanais qu’il n’y aura pas de +deal+ avec Damas et que la Syrie ne rétablira son hégémonie sur son petit voisin. Paris ne fera pas de concessions”, assure M. Azzi.
D’autres se disent plus inquiets.
Les Libanais ont vécu beaucoup trop de déceptions pour savoir qu’un petit accord entre l’Occident et les Assad (les présidents syriens successifs, ndlr) entraîne souvent une grande hécatombe au Liban”, écrivait le quotidien libanais L’Orient le Jour dimanche.
Pour Paul Salem, directeur du centre Carnegie pour le Moyen-Orient, il s’agit d’une “phase transitoire et de test pour la Syrie”. “La France veut s’assurer la véritable attitude de Damas” envers le Liban.
L’Elysée a lié samedi une possible visite de M. Sarkozy en Syrie à des conditions comme “l’ouverture d’une ambassade syrienne à Beyrouth ou le respect de la paix civile au Liban”.
“Il vrai que dernièrement, ni la France ni personne, ne peuvent plus accuser la Syrie ouvertement d’entraver la présidentielle au Liban ou de planifier des attentats. Damas est soumis de moins en moins à des pressions”, explique M. Salem.
L’ouverture envers la Syrie est également vue dans le cadre de la reprise le 21 mai des négociations indirectes de paix entre ce pays et Israël, après un gel de huit ans.
“La France veut et va encourager Damas à adopter une approche plus pragmatique dans sa politique régionale et le fait que l’administration Bush refuse de traiter avec Bachar al-Assad lui donne cette marge de manoeuvre”, affirme M. Salem.
Selon M. Azzi, la stratégie actuelle de M. Sarkozy, qui se veut l'”ami” des Américains, vise également l’Iran, qui a scellé une solide alliance avec le régime syrien.
“Beaucoup de stratèges considèrent que la meilleure façon d’éloigner la Syrie de l’Iran est de dialoguer uniquement avec la Syrie et de l’éloigner ainsi progressivement de son allié”, dit-il.
“M. Sarkozy veut aider les Etats-Unis à contrer l’Iran et se dit que Damas pourrait se détourner de Téhéran s’il en voit les avantages”, poursuit M. Azzi.