Une Guerre pour la dignité
La Guerre d’usure dura plusieurs années. Elle fut menée en réaction aux bombardements israéliens qui ont entraîné la décapitation d’une bonne partie du commandement de la 2e Armée et la mort du chef d’état-major égyptien, Abdelmounaïm Riadh.
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La Guerre d’usure ne fut pas pour l’armée égyptienne, une simple guerre pour la survie. Menée tout le long de la ligne du cessez-le-feu de 1967, de Suez à Port Saïd et Port Fouad, elle englobait aussi, et dans une moindre mesure, une partie du Sinaï. Si elle fut d’abord imposée par Israël, les Egyptiens qui s’étaient attelés à reconstituer leur armée, trouvèrent dans cette provocation des Israéliens l’occasion de les transformer en objectif de guerre, comme le précise le général Al-Shazli, chef d’état-major égyptien : «Du point de vue militaire, notre but visait à relever le moral de notre armée meurtrie par une défaite cuisante, et d’infliger des pertes à un ennemi particulièrement vulnérable aux pertes en vies humaines.»
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En réalité, les actions d’usure ont non seulement visé à affaiblir les forces israéliennes stationnées principalement sur la ligne Bar Lev, mais elles ont donné l’occasion aux Egyptiens de s’approprier et d’acquérir l’expérience dont ils étaient totalement dépourvus et dont ils avaient cruellement besoin. Beaucoup de livres ont été écrits sur le sujet, mais très peu soulignent le facteur important et déterminant qui a permis de déboucher sur la traversée la mieux réussie d’entre toutes, y compris celles qui eurent lieu lors de la Seconde Guerre mondiale. En effet, c’est grâce à l’accumulation de cette expérience que les Egyptiens mirent à mal l’orgueil de «Tsahal», en déclenchant la guerre de «Youm Kipour».
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Cette guerre dura de 1969 et au-delà, et se déclenchera le 11 mars 1969, exactement.
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Cette étape du conflit israélo-arabe fut baptisée «Guerre d’usure» par le président Djamel Abdennasser qui déclarait alors : «Je ne peux envahir le Sinaï, mais je peux casser le moral d’Israël par l’usure». Elle débuta par des attaques à l’artillerie puis, vers juillet 1969, à l’aide de moyens aériens lorsqu’Israël eut recours la première à son aviation. Ces opérations seront combinées par les Egyptiens à des actions de commandos en profondeur, visant la récolte du renseignement.
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Auparavant, il régnait chez les Israéliens, dans le Sinaï, une situation de «ni guerre ni paix».
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Les jeunes trouvaient long un service militaire de trente mois. Le général Moshé Dayan annonça qu’il était possible de réduire la durée du service «puisque aucun danger immédiat ne menace le pays». Ni les états-majors des pays occidentaux ni même celui d’Israël, ne souffleront mot sur ce que cette guerre apporta aux Egyptiens. C’est tout au long de cette période que les officiers acquerront le plus d’expérience. Ils le feront avec beaucoup d’engagement, de persévérance et de sacrifice. Les Israéliens, tout en répondant à cette guerre au coup par coup, ne s’apercevaient pas que le canal de Suez et une partie du Sinaï constituaient pour l’armée égyptienne un véritable champ d’exercices. Les officiers affûtèrent, ainsi, leurs outils de guerre et surprirent beaucoup de pays qui, en 1967 et depuis, faisaient les gorges chaudes et racontaient à qui voulait les entendre que les soldats égyptiens avaient «détalé» comme des lapins et, pour mieux courir, «s’étaient débarrassés de leurs chaussures» !
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La Guerre d’usure scella les guerres de 1967 et 1973. Elle effacera les séquelles laissées par celle de 1967 tout en concourant à la réussite de Youm Kipour qui atteindra deux objectifs et non des moindres, à savoir la traversée puis la destruction de la ligne Barlev, redonnant ainsi un peu de dignité aux Arabes et mettant fin au mythe de l’invincibilité de l’armée israélienne.
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Les Egyptiens manquaient cruellement d’argent, sans quoi ils auraient sans aucun doute conféré à cette guerre dite limitée une autre tournure, quand bien même Israël était déjà capable de nucléariser le conflit. Mais comment pouvaient-ils le faire alors que les citoyens, dans leur majorité, ne disposaient pas du minimum vital ? Où se trouvait l’argent, véritable nerf de la guerre ? En réalité, cet argent existait. Il était détenu par les Arabes et plus particulièrement les monarchies du Golfe. Avait-il été mit entre les mains des Egyptiens ? J’en doute, sachant surtout comment s’était terminé le Sommet arabe de Rabat, dont la finalité consistait à dégager les formules pouvant aider militairement et financièrement les pays du front.
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A l’époque déjà, nous savions que ce Sommet ne fut pas à la hauteur de l’attente des pays directement concernés, surtout pour les besoins d’une guerre dont on savait qu’elle était menée par les Américains et une bonne partie des pays Occidentaux.
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L’Egypte manquant d’argent, comment pouvait-elle organiser son front arrière ? Comme il est enseigné dans toutes les écoles du monde, le front arrière soutient et stabilise le front avant et renforce l’état moral et psychologique des troupes et des citoyens.
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Mais que pouvait-on demander à des troupes directement au contact de populations accablées par la misère et qui, lorsqu’elles étaient surprises dans leurs champs par les tirs d’artillerie des Israéliens, couraient dans tous les sens et criaient : «Takhreb beitak ya Gamal !» (Malheur à toi Djamel [Abdennasser]).
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Le Président Sadate avait vu juste à l’époque, lorsqu’il opta pour la voie de la paix pour son peuple car, à mon sens, il ne pouvait seul supporter le fardeau de la guerre. Il payera de sa vie son initiative en se rendant en Israël.
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Les pages qui vont suivre décrivent les péripéties de cette armée qui, après avoir subi une défaite cuisante, se mit au travail et reconstitua peu à peu ce que sera la nouvelle armée. Les Egyptiens firent même mieux puisque, d’une armée de parade, ils mirent au point un outil militaire expérimenté, capable de tenir tête à l’armée la plus puissante du monde. Ils réussiront en partie le pari de lui faire mordre la poussière en les surprenant par une traversée tout en surprise, malgré la coupure – le canal de Suez – la plus difficile de toutes celles existantes sur un théâtre d’opération européen.
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