Alain Antil, chercheur à l’IFRI : « La question du terrorisme au Sahel semble malheureusement en cacher d’autres »
Alain Antil est reconnu comme une des nouvelles figures de l’analyse directe, objective et « de terrain ». Il est responsable du programme Afrique subsaharienne à l’IFRI. Il enseigne à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille et à l'Institut Supérieur Technique Outre-Mer (ISTOM). Alain Antil a obtenu sa thèse de doctorat en géographie politique à l’Université de Rouen.Domaines d’expertise : Mauritanie, Sahel, Afrique de l’Ouest, questions politiques et sociales, sécurité/terrorisme.
1- Quel regard jetez-vous sur l’évolution d’Al Qaida au Maghreb et sa poussée dans le Sahel ?
AQMI reste un phénomène, si l’on excepte sa branche saharienne, essentiellement algérien, c’est-à-dire hors de ma zone d’expertise qui est le Sahel.
Sur la branche saharienne d’AQMI, il y a très peu de travaux scientifiques aujourd’hui, l’essentiel des publications que l’on peut rencontrer consiste en des travaux d’experts de sécurité, qui se contentent généralement de répéter ce que tout le monde dit, et les articles de presse. Les journaux les mieux informés sont les journaux algériens. Toutefois, les articles les mieux informés tirent à l’évidence leurs informations des services de sécurité, et il faut donc s’interroger sur la raison pour laquelle, à tel moment, tel service lâche telle information.
Ce petit préambule est tout à fait indispensable pour comprendre que l’on sait peu de choses de ce qui se passe dans le Sahara, et qu’il y a un problème de sources. Néanmoins, en croisant ces articles avec les publications des médias des pays sahéliens, on peut tout de même avancer quelques idées qui ne seront certainement pas des scoops : – une diminution du nombre de combattants de la branche saharienne d’AQMI ces dernières années (les estimations basses parlent de 150 hommes) ; – une relative indépendance financière (donc d’action) de cette branche, ou de cet « émirat », par rapport au reste de l’organisation ; – une relative autonomie, également, des différents groupes (katibas) qui composent la branche saharienne d’AQMI ; – du fait que l’on peu légitimement s’interroger sur le qualificatif d’islamiste de certains membres de ces groupes (la plupart des spécialistes sont par exemple à peu près d’accord pour dire que le fameux Mokhtar Belmokhtar est un bandit de grands chemins plus qu’un idéologue) ; – que parmi les membres de la branche saharienne d’AQMI, il y a depuis quelques années, un pourcentage de ressortissants subsahariens, essentiellement des sahéliens et, parmi eux, les Mauritaniens semblent les plus nombreux (les Algériens restent majoritaires toutefois) ; – enfin, il faut souligner que la présence de cette « menace » justifie des alliances et des recompositions d’alliances (je veux dire des coopérations sécuritaires bien sûr) qui auraient été difficiles à justifier sans l’existence de cette menace qui, d’une certaine manière arrange beaucoup de monde.
Cette menace n’est toutefois pas restée théorique puisque ces 5 dernières années, des actes violents ont été commis sur les territoires des pays sahéliens (rapts, attaques de militaires, assassinats d’occidentaux, attentat suicide) dont les plus graves en Mauritanie. Nous verrons si ses actes continuent mais je voudrais souligner qu’au point de vue sécuritaire, la question du terrorisme ne me paraît pas la plus importante pour la Mauritanie, le Niger et le Mali. C’est la question des trafics qui ébranle le plus les Etats, bien que cela soit moins médiatique.
2- Comment évaluez-vous le jeu trouble de Bamako entre les exigences sécuritaires de l’Algérie et le jeu diplomatique de la France -affaire Camatte, par ex.- ?
Il peut être tentant à Alger de dénoncer le laxisme du Mali, il ne faut pas perdre de vue que l’armée malienne est l’une des plus petites de la région et que contrôler un territoire d’un million de kilomètres carrés avec un peu plus de 5 000 hommes de troupe, de surcroît mal équipés, n’est pas une mission facile. Sur l’affaire que vous évoquez, je n’ai pas beaucoup d’autres informations que les imprécations croisées entre la Mauritanie, l’Algérie et le Mali à l’occasion de l’affaire Pierre Camatte. Il semble à peu près clair que Paris a fait des pressions amicales pour que le Mali libère les membres d’AQMI, pour récupérer son otage. D’une manière générale, les pays occidentaux ont pris, pour la plupart, l’habitude d’accepter les conditions des preneurs d’otages, ce qui contribue à créer un véritable marché. Plus précisément, on a bien vu que pour certains enlèvements, des bandits avaient vendu leur « marchandise » à AQMI. Les seuls occidentaux qui ont refusé toute négociations, les britanniques, ont vu leur otage être exécuté.
Le Mali essaye donc, en multipliant des coopérations sécuritaires, de trouver des marges d’autonomie, c’est la stratégie du faible face aux forts, on ne peut pas lui jeter la pierre.
3- La coopération sécuritaire dans la région peut-elle être efficace? Les Etats Unis veulent-ils obligatoirement jouer un rôle par le biais d’Africom? Pourquoi? Les enjeux sont divers, le grenouillage des services de renseignement occidentaux ne risque-t-il pas de devenir un fardeau de plus?
La coopération sécuritaire peut être efficace si les Etats de la région et leurs partenaires extérieurs échangent des informations. Il faut également que l’Algérie, la France et les Etats-Unis soient davantage alliés que concurrents concernant cette question, qui malheureusement semble en cacher d’autres. Qui est le plus légitime pour aider le Mali à assurer le contrôle de son territoire ? Je répondrais, peut être naïvement, que c’est aux maliens de le dire.
4- L’absence d’un développement local efficient notamment dans les régions du nord du Niger -le désert du Ténérée-, du Mali -Kidal à Gao à Tin Zawaten_et de la Mauritanie -Lemgheity à Zouérate- n’est-il pas aussi une source des turbulences qui secouent la région depuis 1991?
Il faut d’abord déconstruire un certain nombre de préjugés. Selon toutes les études empiriques sur l’ensemble des régions du monde, il n’y a pas de corrélation évidente entre pauvreté et violence politique ou pauvreté et terrorisme. Ce sont des explications autrement plus complexes et non des déterminismes simples. Pour le Sahel ou pour la zone sahélo-saharienne, depuis 1991, les phénomènes politiques violents les plus préoccupants sont évidemment les crises touarègues nigériennes et maliennes des années 90 et 2000 et, même s’il s’agit d’un conflit gelé, le non règlement de la question du Sahara occidental, règlement qui permettrait une véritable décrispation de toute la zone.
Côté mauritanien, on ne peut pas dire, loin de là, que le nord soit défavorisé par rapport au reste du pays. Côté malien et nigérien, il est évident que le faible investissement au nord du pays, une décentralisation imparfaite et, pour le Niger, une répartition problématique de la rente uranifère sont des revendications chroniques des populations du Nord, essentiellement les touaregs.
Ceci dit, le sud de ces deux pays n’est pas non plus un eldorado et les revendications touarègues sont en vérité plus profondes. Ces populations n’ont jamais véritablement acceptées d’être dans des pays dominés par des populations africaines, c’est ce qu’elles appellent « la deuxième colonisation ». De plus, n’oublions pas qu’un pays d’Afrique du Nord, la Libye, a autrefois eu un rôle assez négatif sur ces questions.
5- L’Algérie cherche à mettre sur pied une unité militaire opérationnelle composée de plusieurs armées des pays de l’Union Africaine, et qui sera dotée de moyens et de prérogatives assez larges pour y mener la lutte antiterroriste. Cette orientation a fait échec au souhait américain d’imposer un Africom en bonne et due forme. Comment vont évoluer les choses dans une région qui suscite largement l’intérêt des stratégies des puissances?
Il faut saluer l’initiative algérienne avec la création de ce commandement à Tamanrasset. Le fait de faire des patrouilles conjointes, du droit de poursuite au-delà des frontières nationales va dans le bon sens. Il faudra juger sur les résultats. Pour Africom, je ne crois pas que ce commandement américain, d’ailleurs déjà opérationnel et basé à Stuttgart, concerne uniquement cette zone, mais tous le continent africain. La création algérienne n’a pas fait disparaître, à ma connaissance, la TSCTI et n’empêchera vraisemblablement pas le renforcement des coopérations sécuritaires entre les pays sahéliens et l’UE.