Hafid Derradji au temps du Mondial : deux procès, pas un seul
À chaque Coupe du monde, les équipes changent, les stades se renouvellent, les générations se succèdent. Pourtant, dans la mémoire collective arabe, une voix continue de rythmer l’événement : celle de Hafid Derradji.
Mais ceux qui pensent qu’il ne parle que de football l’ont mal lu.
Au Mondial 2026, Hafid Derradji n’apparaît pas seulement comme un commentateur ou un chroniqueur sportif. Il est devenu, volontairement ou non, le témoin d’un débat qui dépasse largement le rectangle vert : celui du regard porté sur le monde arabe, sur sa capacité à réussir, à organiser, à exister par lui-même.
Je n’écris pas ces lignes comme un observateur lointain. J’écris aussi comme un ami. Et l’amitié, lorsqu’elle est sincère, n’autorise ni l’hagiographie ni l’injustice. Elle impose simplement de regarder l’homme dans sa totalité.
Hafid Derradji n’est pas un personnage parfait. Il a son tempérament, ses emportements, ses convictions parfois tranchées. Il lui arrive de susciter l’adhésion comme la controverse. Mais il possède une qualité devenue rare dans l’espace public : il ne porte pas de masque.
Il est resté fidèle à lui-même.
Son attachement à l’Algérie n’est pas un discours de circonstance. C’est un lien presque organique. L’Algérie, chez lui, n’est pas seulement une équipe nationale. C’est une mémoire, une enfance, une école, une rue, un drapeau, une émotion. C’est ce pays qui continue de parler à travers sa voix, même lorsqu’il tente de s’exprimer avec la distance du journaliste.
Son attachement au Qatar procède d’une autre logique : celle de la gratitude. Le Qatar lui a offert un espace professionnel où son talent a trouvé une résonance arabe et internationale. Il aime le Qatar comme on aime une terre qui vous a accueilli et permis d’accomplir votre destin. Cet attachement n’a jamais diminué son algérianité ; il l’a complétée.
Pourtant, l’homme que je connais n’est pas seulement celui des studios ou des grands rendez-vous internationaux.
Je l’ai vu à Laghouat, loin des projecteurs.
Je me souviens de son arrêt spontané à Tadjemout, devant un petit terrain où jouaient quelques enfants. Ils n’en revenaient pas de voir s’arrêter devant eux celui dont ils entendaient la voix lors des plus grands matchs du monde. Il prit le temps de les saluer, d’échanger quelques mots avec eux. Leur joie dépassait largement les limites de ce modeste terrain.
Ce jour-là, j’ai compris qu’une célébrité ne se mesure pas au nombre de personnes qui vous connaissent, mais à la manière dont vous considérez ceux qui ne peuvent rien vous apporter.
Je me souviens aussi d’un autre moment, plus discret encore : sa rencontre avec une ancienne professeure de lycée. Pendant quelques instants, le commentateur célèbre disparut. Il redevint simplement un élève devant celle qui lui avait transmis une part de son savoir. Toutes les distinctions s’effaçaient devant la reconnaissance.
Ces scènes racontent souvent davantage un homme que des centaines d’interviews.
Le même constat s’impose dans les moments de deuil.
Hafid a connu la douleur de perdre un frère. Il sait ce que signifie une absence qui ne se referme jamais complètement. Lorsque notre ami commun Youcef Zerarka nous a quittés récemment, il n’a pas pu assister physiquement aux obsèques. Pourtant, il fut présent à chaque instant par ses messages, ses appels, ses publications et son soutien constant.
Il existe des personnes présentes par le corps et absentes par l’esprit. Il en est d’autres que les circonstances éloignent mais qui demeurent profondément présentes. Hafid appartient à cette seconde catégorie.
C’est à partir de ces détails que je comprends l’homme. Et c’est aussi à partir d’eux que je comprends le chroniqueur.
Car lorsqu’il écrit sur la Coupe du monde, il ne parle jamais uniquement de football.
Il parle d’un rapport au monde.
Une distinction essentielle doit cependant être faite.
Ce que Hafid Derradji écrit est une chose. Ce que ses textes portent parfois implicitement en est une autre.
Lorsqu’il compare le Mondial du Qatar 2022 à celui de 2026, il rappelle des faits : la pression médiatique exercée contre Doha, les procès permanents intentés à l’organisation qatarie, les critiques souvent disproportionnées qui ont précédé la compétition.
Ces faits lui appartiennent.
Mais l’idée plus large selon laquelle les erreurs du monde occidental seraient perçues comme de simples difficultés à surmonter alors que les erreurs arabes ou africaines deviendraient des preuves d’incompétence relève d’une réflexion plus vaste que ses seuls articles.
Cette thèse dépasse Hafid Derradji lui-même.
Elle traverse aujourd’hui une partie importante de l’opinion publique arabe.
Et c’est précisément parce qu’il exprime cette sensibilité qu’il est devenu, qu’il le veuille ou non, l’une de ses voix les plus écoutées.
Dans ce contexte, l’Algérie occupe une place particulière.
Chez Derradji, elle n’est pas seulement un pays à soutenir. Elle est aussi une promesse inachevée. Celle des épopées de 2010 et de 2014, d’un public exceptionnel, d’un potentiel immense, mais aussi de rendez-vous manqués et d’occasions perdues.
Or le destin lui a récemment réservé une ironie singulière.
Avant la rencontre Algérie-Argentine, il avait exprimé un optimisme que les événements ont rapidement démenti. Les réseaux sociaux se sont alors empressés de tourner ses prévisions en dérision.
Mais la véritable leçon ne réside pas dans l’erreur.
Elle réside dans le fait que celui qui analyse souvent les mécanismes de l’excès et de l’emballement collectif s’est retrouvé, à son tour, emporté par la passion.
Cette erreur n’appelle ni moquerie ni condamnation. Elle rappelle simplement qu’un analyste reste un être humain. Et qu’il peut devenir, parfois, partie intégrante du phénomène qu’il observe.
Un autre épisode illustre cette réalité.
Après ses prises de position sur la guerre entre l’Iran et les États-Unis, des campagnes numériques ont réclamé son éviction et annoncé sa mise à l’écart. Quelques mois plus tard, il ouvrait pourtant le Mondial parmi les principales voix de la compétition.
Les faits parlent souvent mieux que les polémiques.
Mais l’exercice d’équité impose aussi une remarque.
L’accusation de « deux poids, deux mesures », que Derradji adresse fréquemment aux regards occidentaux sur le monde arabe, lui est parfois retournée. Certains observateurs considèrent qu’elle s’applique également aux débats internes du monde arabe lui-même.
Et ils n’ont pas totalement tort.
Car la double norme n’est pas seulement un problème entre l’Occident et les Arabes. Elle est aussi, parfois, un problème entre Arabes.
C’est sans doute là que réside l’intérêt le plus profond de ses écrits.
À travers sa critique des regards extérieurs, ils nous invitent également à examiner nos propres contradictions.
Ainsi, le Mondial que raconte Hafid Derradji devient le théâtre de deux procès simultanés.
Le premier vise le regard inégal porté sur les nations arabes.
Le second vise les Arabes eux-mêmes lorsqu’ils transforment l’exploit en récit, le récit en illusion, et l’espérance en certitude.
Et dans ce second procès, le procureur se retrouve parfois assis sur le banc des accusés.
C’est peut-être ce qui rend Hafid Derradji intéressant.
Il n’est ni un saint ni un personnage de carton-pâte.
C’est un homme de convictions, de passions, de fidélités et parfois d’erreurs.
Un homme qui aime avec intensité, qui se trompe avec intensité, et qui n’a jamais cherché à dissimuler ni l’une ni l’autre.
À une époque où beaucoup préfèrent les masques aux visages, cette sincérité demeure sa qualité la plus précieuse.
Car au fond, Hafid Derradji n’est pas seulement une voix qui commente le football ; il est l’un de ces hommes dont les excès mêmes prouvent qu’ils parlent encore avec un cœur, dans un monde où tant d’autres ne parlent plus qu’avec un calcul.