Les massacres de Kherrata: entre mémoire et espoir
Martyrisée en mai 1945, la ville de Kherrata, bien que la tête résolument tournée vers l’avenir, n’arrive pas pour autant à panser ses blessures. Les souvenirs y sont encore vivaces et prégnants, et les témoins des horreurs vécues les rappellent, en boucle à chaque saison.
Le jour anniversaire du 8 Mai 1945 sera l’occasion pour les populations locales de faire la fête : la ville devant connaître une mise en service du gaz naturel et l’inauguration de nouvelles structures administratives, autant d’événements réjouissants préludant de lendemains meilleurs.Mais, ce printemps, tout pétillant de bourgeons, n’inhibe pas la mémoire, surtout pas cette page noire de l’histoire, qui a vu la vie de quelques survivants et des aînés prendre, l’espace de plusieurs semaines durant, l’allure d’une authentique géhenne.Les évènements de Kherrata, s’ils ont été particulièrement terribles et atroces, au lendemain du début de la répression à Sétif, ont, en effet, perduré, dans toute la région, des Bâbords jusqu’aux villes côtières, au moins une quinzaine de jours, au prix d’harcèlements, d’exactions et d’exécutions insoutenables.Ils n’ont pris fin, en apparence, qu’au lendemain d’un parcage populaire sur les plages de Melbou, appuyé par une démonstration de force militaire, des plus cinglantes.Chars, blindés, infanterie, aviation, marine, toute l’armada féroce de l’armée coloniale a été déployée, pour réprimer, impressionner, signifier son implacabilité contre toute forme de résistance.Le soir du 22 mai 1945, les milliers de personnes, qui ont vécu l’affreux spectacle, ont pu regagner leurs chaumières, physiquement atteints et moralement brisés.Pour autant, ils n’ont pas eu droit à “la paix des braves”, ayant continué à subir des affronts et autres humiliations des plus éhontées des mois durant, voire des années, jusqu’au déclenchement de la guerre de libération nationale où, par milliers, ils ont rejoint le front des combats.Une page sanglante en fait, qui a débuté pourtant par une simple manifestation pacifique, de protestation contre les assassinats perpétrés la veille, dans la ville voisine de Sétif et qui a pris une tournure dramatique rare.Des coups de feu, tirés délibérément ou par panique, par des postiers, ont mis le feu aux poudres et déclenché des représailles d’une violence inouïe.Par cohortes, des centaines de personnes innocentes ont été exécutées sommairement, ou jetées vives dans les ravins escarpés de Chaabet el Akra après avoir subi des tortures épouvantables.Hanouz Arab, une des victimes symboles de cette violence, qui dépasse tout entendement, a été ligoté avec du fil barbelé, puis précipité dans le vide, lui et ses trois enfants, l’un après l’autre, du haut d’un pont, se souvient Amar Bekhouche, âgé alors à peine de 16 ans, et qui aujourd’hui encore, tressaille, à la réminiscence de ce spectacle innommable, réalisé avec délectation par des soldats affectés à la tâche.”On jette ?” demandent-ils à leur chef, acquiesçant. “Qu’il (corps) fasse plus de bruit que le précédent”, leur répond-il froidement, visiblement amusé par les sonorités et fracas des corps des victimes se déchiquetant sur les parois de la roche. Comble de cruauté, “les assassins” sont allés jusqu’à laisser leurs signatures sur la roche, en se vantant d’appartenir à la “légion étrangère 1945”. Des souvenirs inoubliables, indélébiles que seule l’indépendance du pays, et la liberté retrouvée atténuent, sans les effacer. La célébration de cette journée, en est l’occasion, pour rappeler le devoir de mémoire.