Ghannouchi à Echorouk : j’apprécie la position de l’Algérie de ne pas considérer les Frères Musulmans comme des terroristes
Dans une interview accordée à Echorouk Al Yaoumi, Rached Ghannouchi évoque le sujet des élections présidentielles qui ont connu la victoire de Béji Caïd Essebsi. Le leader du Mouvement Ennahdha n’hésite pas à qualifier le nouveau président de la Tunisie comme une « personnalité révolutionnaire ». Il parle, également, des répercussions générées par l’impartialité de son mouvement.
Quelle est votre lecture des résultats des élections ?
Les Tunisiens sont fiers de leur parcours de transition qui a atteint de grands acquis. De grandes réalisations ont vu le jour en une année. L’an 2014 était béni : alternance du pouvoir, une grande constitution, une constitution consensuelle plébiscitée par 94% des députés dont des lois importantes relatives au corps électoral. Les Tunisiens n’ont qu’à être fiers d’eux-mêmes et doivent remercier le Bon Dieu pour ces réalisations qui ont couronné leur parcours de transition avec succès.
Concernant le fait que cette équipe ou autre ait gagné, il n’y a pas, dans la démocratie, un vainqueur éternel ou un perdant éternel non plus mais une alternance. Nous ne voyons pas en le parti Nidaa Tounès (“L’Appel de la Tunisie”) une image de l’ancien système. C’est un parti qui regroupe des tendances différentes y compris les syndicalistes, les partisans de gauche et des hommes d’affaires. C’est une nouvelle composition. Les partis constitutionnels qui ont apparu n’ont presque rien eu. Ce qui prouve que le peuple tunisien a exprimé une volonté claire de ne pas revenir à l’ancien système. Ceux qui sont revenus de l’ancien système n’ont rien eu. Ceux qui ont montré un discours radicaliste n’ont rien eu non plus. Les Tunisiens ont voté pour le courant modéré représenté par Ennahdha et un nombre des partis. Le dialogue national est basé sur les principes de consensus entre les Islamistes et les laïcs, le consensus entre la révolution et après la Révolution. Ce qui a gagné c’est bien la stratégie du consensus et les parti modérés. Le peuple a peur de la violence et de ce qui se passe en Libye, Egypte, Iraq et Syrie. Les Tunisiens n’ont pas voté pour le discours qui encourage la conflit, le radicalisme et la punition collective.
La victoire de Béji a provoqué des réactions traduites par des émeutes notamment au sud. Comment cette vague de colère sera traitée ?
Il faut confirmer que les évènements sont limités. La Tunisie ne doit pas être présentée comme étant une zone de conflit. L’exagération n’est pas justifiée. Le pays est calme.
Quelle est la position actuelle de votre mouvement : l’opposition ou la participation ?
Vu que le gouvernement n’est pas encore composé, on ne peut pas parler de position. Le mouvement est, maintenant, à la gouvernance et non pas au gouvernement. Dans notre campagne électorale, nous avons appelé pour un gouvernement national.
El Marzouki a annoncé la composition d’une entité politique opposante. Il est possible qu’une grande partie des membres de votre mouvement soit attirée par cette nouvelle composition. Qu’est-ce que vous en dites ?
Les membres du mouvement n’attendaient aucun appel de quiconque. Leur appartenance au mouvement n’est pas superficielle. Le mouvement est très cher pour eux. Ses leaders ont souffert et ont été emprisonnés. S’ils ont choisi El Marzouki, c’est parce qu’il n’y avait pas de candidat pour le mouvement. Cela ne veut pas dire qu’ils ont changé d’appartenance.
L’Islam politique a été présenté par les peuples après les évènements de 2011 et ils le rejettent maintenant. Cela est-il un indice de sa fin ?
Ce qui est important pour moi c’est bien le mouvement de changement dans le monde Islamique. Ce mouvement a été confronté par des difficultés et des entraves. Cependant, le monde arabe va vers le changement. C’est une question de temps.
La Tunisie a lancé l’étincelle du changement et l’a maintenu. Dans d’autres régions, cette étincelle a trébuché pour des raisons particulières. C’est pour cela, elles n’ont pas avancé mais l’esprit est toujours là. Il y a un attachement à la liberté et une confiance. Le dictateur est méprisé et il ne fait plus peur. Des centaines de manifestations continuent à avoir lieu.
On dit que les Islamistes ont les cadres de l’organisation mais non pas de la mise en œuvre. C’est pour cela, ils ont échoué.
Les Islamistes n’ont pas d’expérience. Ils peuvent avoir raison comme ils peuvent avoir tort. Ils vont acquérir ces cadres avec l’expérience. Nous avons beaucoup appris lorsque nous étions au pouvoir. Si nous participons encore une fois au pouvoir, nos erreurs seront diminuées.
Un mandat d’arrêt était, récemment, issu à l’encontre de Cheikh Qaradaoui. N’avez-vous pas peur que cela se produise avec vous ?
J’étais persécuté par un mandat d’arrêt du même genre pendant 22 ans. Les dictateurs sont puissants et ont réussi à intégrer plusieurs symboles dans la liste. Donc, il n’est pas bizarre que le symbole de l’Islam contemporain et modéré soit intégré dans cette liste par un régime dictateur. C’est pour cela, j’apprécie la forte position de l’Algérie de ne pas classer les Frères Musulmans parmi les liste du terrorisme. Le Président Bouteflika a dit que les Frères Musulmans ont participé à la gouvernance de l’Algérie et ont contribué pour la sauver du terrorisme.