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Hamadi Jebali à Echorouk: “Kadhafi n'a jamais soutenu Ennahda”

الشروق أونلاين
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La Tunisie est confrontée ces jours-ci à de véritables troubles sur le plan sécuritaire et politique, semblables à ceux vécus jadis par l’Algérie, au début de l’ouverture politique dans le pays. La violence a pris aujourd’hui de proportions inquiétantes dans ce pays, au point où lors de violents affrontements entre le courant salafiste et le gouvernement issu du parti Ennahda, certains se réfugiaient dans des mosquées , tandis que des extrémistes prennent pour cible des bars, hôtels…etc.

C’était d’ailleurs ces retombées qui nous ont mené d’aller en Tunisie interviewer, l’un des leaders du parti au pouvoir Ennahda, à savoir le chef du gouvernement tunisien, Hamadi Jebali.

Celui-ci, nous a reçu au palais de Carthage, où il nous a parlé d’une visite qu’il devrait mener prochainement en Algérie, pour renforcer les relations économiques entre les deux pays voisins.

Echorouk: M. Jebali, celui qui suit aujourd’hui la presse tunisienne, dirait que la Tunisie est embrasée aujourd’hui. Est-ce le cas ?

H.J: Nous voulons que des politiques et journalistes viennent en Tunisie, pour voir avec leurs propres yeux, que la presse exagérait dans sa description des faits et événements. Mais, cela résulte de l’explosion des libertés dans le pays. Tout ce qui se passe actuellement en Tunisie, résulte de la révolution sociale, qui après de longues années de silence, les Tunisiens brisent ce silence en parlant avec une certaine agressivité. C’est pourquoi, l’on assiste aujourd’hui à des manifestations de rue, après tant d’années d’oppression.

Echorouk: Qui est derrière toute cette propagande excessive de ce qui est appelé des événements salafistes ?

H.J: Certains préparent des pages de la une des journaux tunisiens le 23 octobre, intitulées « La Tunisie brûle ». Ces initiateurs ont, à la dernière minute, changé ces titres, alors que rien ne s’était passé. Il est regrettable, que ce qui a été rapporté ne reflète guère la réalité de la Tunisie, et que cela nuise à la Tunisie, à la révolution et porte un sérieux préjudice au tourisme et à l’expérience démocratique qui pourrait donner de l’espoir au peuple tunisien et d’opportunités d’investissement.

Echorouk: Qu’avez-vous fait pour faire un terme à cette dégradation qui va droit à l’inconnu ?

H.J: Nous, nous n’agissons pas de manière que celle de celui qui est en colère, car elle nuit à la fois à l’Etat et au peuple. Mais, cela n’exclue pas qu’il y ait de sérieux problèmes que nous oeuvrons à régler avec sagesse et sérénité.

Echorouk: La presse tunisienne parle d’une conspiration complotée par de Tunisiens contre la révolution et le mouvement Ennahda, dont l’ex-chef du gouvernement, Caïd Essebsi, serait impliqué ?

H.J: Sur le plan extérieur, il est difficile de parler d’une éventuelle intrigue visant déstabiliser le pays. Je ne vois pas de conspiration étrangère contre notre pays, car nous avons d’intérêts communs, et que les autres ne souhaitent que du bien pour la Tunisie. Leurs intérêts sont étroitement liés à la stabilité de la Tunisie. Même les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas d’intérêt de déstabiliser le pays.

Echorouk: Qui est alors derrière cette conspiration ?

H.J: Seuls qui profitent de tout cela, sont les extrémistes, les hommes armés et ceux qui sèment le trouble en Tunisie. Je le confirme, que beaucoup s’accorde à dire que la Tunisie, pourrait retrouver sa stabilité, mais certains pour des fins idéologiques et pour leurs intérêts personnels tentent d’entraver cette démarche.

Echorouk: Certains rapports parlent d’implication de certaines figures dans la déstabilisation du pays, à l’instar de Caïd Essebsi ?

H.J: Sans citer leurs noms, je dois dire aujourd’hui qu’il y a ceux qui veulent revenir à l’ancien régime, marqué de corruption, pour maintenir leurs intérêts économiques. Ils ne se soucient guère du pays, et ils ne se sont préoccupés que de leur intérêt et influence. Ils ont eu également un problème idéologique, après avoir perdu tout espoir de se voir élus via un processus démocratique. C’est pourquoi, ils adoptent d’ailleurs la politique de terre brûlée.

Echorouk: M. Jebali, pourriez-vous nous citer ceux qui sont derrière cette conspiration menaçant la stabilité du pays ?

H.J: Ce sont des partis et de personnalités qui sèment le trouble et ceux qui veulent plonger le pays dans un gouffre profond, car à leurs yeux, ce système démocratique, institutionnel stable ne fait pas leurs affaires. Ils se considèrent les premiers perdants.

Echorouk: S’agit-il des dernières figures de l’ancien régime ?

H.J: Effectivement, ils se rassemblent aujourd’hui dans des partis et organisations, en maintenant les mêmes méthodes et la même mentalité, mais qui diffèrent relativement de l’image et du slogan de l’ex- régime. Aujourd’hui, ils s’opposent aux principes de la révolution condamnant ouvertement la corruption, l’oppression et le pillage des richesses du pays.

Echorouk: Pourquoi gardiez-vous certains décideurs, issus du régime de Ben Ali ?

H.J: Effectivement, il en existe, mais je dois dire que la révolution tunisienne ne s’est pas encore achevée.

Echorouk: Envisagez-vous de les mettre à la porte prochainement ?

H.J: Nous sommes aujourd’hui dans une période de réformes. La révolution nous dicte de mener des réformes dans les différents domaines, à savoir en l’occurrence, l’administration, la sécurité, l’économie et l’éducation. Nous sommes à une année et demie de la révolution, les gens veulent des réformes urgentes, tandis que la réforme ne se fait que graduellement.

Sur le plan administratif, nous ne croyons pas laisser l’administration, comme nous l’avons héritée de Ben Ali. D’ailleurs, nous sommes en course contre la montre pour réformer tous ce que nous héritions du régime de l’ex-président.

Echorouk: Ne craignez-vous pas une contre-révolution ?

H.J: En vérité, il n’y aurait pas une contre-révolution, mais plutôt une réaction contre la révolution. Ils pourraient peut être mener des actions contre les concrétisations de la révolution. Il est impossible, qu’on leur permette de revenir du peuple à l’ère marquée de tyrannie et de dictature.

Echorouk: Aujourd’hui, le citoyen tunisien prend des distances de la classe politique, notamment du mouvement Ennahda ?

H.J: Il y a ceux qui véhiculent des informations, poussant ainsi le peuple à dire: « Nous étions en paix lors du règne de Ben Ali ». Certes, il n’y avait pas par le passé des libertés, mais il y avait de la sécurité…C’était exactement ce que voulaient les ennemis de la révolution. Mais, cela ne dure pas longtemps, car le peuple s’accorde à dire dès le début, oui aux réformes, non au retour en arrière. Avec la conjugaison des efforts de tout un chacun, nous pouvons surmonter ces problèmes.

Cependant, certains journaux quotidiens locaux, veillent à publier les photos de Ben Ali en compagnie de son épouse et montrer que l’ère de Ben Ali, était celle des concrétisations économiques.

Echorouk: Certains vous accusent d’avoir protégé les salafistes, et que ce parti s’est renforcé grâce à votre parti ?

H.J: Ce n’est pas vrai. Premièrement, ceux qui exercent la violence ne sont pas du Salef, car Salef salih (pieux prédécesseurs) sont des sunnites. Tout le monde se dit salafiste, comment parvenir alors à les destituer de ce qualificatif ?

En fait, je ne veux pas me concentrer trop sur ce terme.

Echorouk: Mais, vous tant militants de Ennahda accusés de les soutenir ?

H.J: Certains disent que c’est Ennahda qui est derrière l’apparition du courant salafiste, alors que ce dernier existait déjà depuis l’ère de Ben Ali, au moment où Ennahda avait été interdit d’exercer la politique.

Echorouk: Mais, ils étaient incarcérés et ont fait des sacrifices tout comme vous, à l’époque de Ben Ali ?

H.J: Mais, ils étaient venus après le grand vide constaté sur la scène politique.

Echorouk: voudriez-vous dire que c’est le régime de Ben Ali qui l’a créé pour lutter contre Ennahda ?

H.J: Effectivement, et ils sont aujourd’hui en force, car il y a plus de liberté d’expression et de circulation et ils sont derrière les centaines de délégations qui viennent donner des leçons et des prêches.

Par contre, Ennahda est stable en Tunisie depuis plusieurs décennies.

Mais les idées, la façon de s’habiller et les discours prononcés ne font plus partie des traditions de la société tunisienne, et qu’il ne fallait les imposer aux gens par la force.

Echorouk: De quoi vous gène leur discours ?

H.J: Parfois, j’écoute leurs discours, et je me sens étonné de lot de violences qui véhiculent. Ce sont des gens pessimistes et ont même une vision sombre de la vie.

Echorouk: Pouqroui ne vous-les laissez pas s’organiser dans des partis comme tous les autres tunisiens ?

H.J: Il y en a ceux qui se sont déjà organisés, mais d’autres refusent les partis, la démocratie et le pouvoir du peuple. Aujourd’hui, ce qui est dangereux ce ne sont pas leurs idées, mais plutôt la traduction des paroles en des actes.

En vérité, nous leur avons demandé pourquoi ne pas exercer la politique de manière pacifique, et pourquoi vous imposez aux gens ce qu’ils refusent ouvertement.

Echorouk: Ils disent qu’ils visent l’application de la charia (loi islamique) ?

H.J: Ils veulent l’appliquer avec force même au sein du mouvement Ennahda. Il y a, en revanche, ceux qui appellent à l’application de la charia, mais pas avec force. Eux ne s’intéressent qu’à couper les mains, tandis que la charia incite à la justice…etc.

Echorouk: Vous avez dit qu’il y a peu de militants de Ennahda qui appellent à l’application de la charia. Ennahda aurait-il changé d’avis à son arrivée au pouvoir ?

H.J: La charia pour nous, c’est qu’il y ait des libertés et de l’égalité.

Echorouk: Certains disent que la Tunisie compte 90 000 salafistes et 15 000 djihadistes…Comment évaluez-vous donc cette situation ?

H.J: Le chiffre importe peu. Ces gens tentent d’influer avec leurs idées empruntées, les catégories démunies ainsi que les jeunes. Avec le respect que je leur dois, c’étaient des gens qui étaient incarcérés et je ne les condamne pas.

Echorouk: Quelles sont leurs revendications ?

H.J: Avec les salafistes, nous tentons régler la question par le dialogue, l’argumentation…mais avec les djihadistes, qui tentent appliquer la loi et à substituer à l’Etat, il n’y a d’autres voies avec eux que la rigueur et à leur faire face.

Echorouk: Ne pensez-vous pas que l’option sécuritaire pourrait mener à davantage de violence, comme ce fut le cas en Algérie ?

H.J: Si le traitement de la question sera accompagné par d’autres approches, il n’y aurait sans doute pas de problème à ce niveau. S’ils veulent rejoindre les maquis, on leur dit que vous pouvez activer au sein des partis et à travers les journaux comme le faisaient d’autres. En revanche, on leur dis, voici vos idées et que c’est au peuple d’observer ce que vous êtes en train de faire et c’est à lui de le juger. On va leur dire également qu’on est là pour vous défendre et vous soutenir de parler lorsque vous le voudriez. Mais, s’ils veulent rejoindre les maquis, qu’ils le fassent.

Echorouk: Opterez-vous pour bénéficier de l’expérience algérienne en matière de lutte contre la violence ?

H.J: Oui, nous allons beaucoup bénéficié de l’expérience, et ne voulons pas perdre de temps pour traiter ce problème de violence. Nous allons nous opposer fermement à tous ceux qui incitent ou recourent à la violence, et seront soumis à la loi.

Echorouk: La presse tunisienne aurait rapporté de fausses informations, selon lesquelles Abdelaziz Belkhadem aurait menacé de faire appel à l’armée algérienne d’intervenir en Tunisie. Qui a été derrière ces rumeurs ?

H.J: Certaines parties adoptent la politique de terre brûlée, et sont prêts à perturber nos relations, comme ce fut le cas avec la Libye, quant ils ont demandé de rompre nos relations avec ce pays voisin. En vérité, ils ne connaissaient même pas la composante de la société algérienne, et ils disaient que l’Algérie ne saluait la victoire de Ennahda en Tunisie et qu’elle ne se taise pas à ce sujet.

Echorouk: Voudriez-vous dire qu’il y ait des parties visant perturber les relations bilatérales entre les deux pays ? Pourquoi ?

H.J: Ce sont des gens qui s’efforcent de nuire à nos relations et à l’expérience tunisienne. Ils ne s’arrêtent d’ailleurs pas à ce niveau, car ils veulent également rompre les relations avec la Turquie et le Qatar, qu’ils accusent de néocolonialisme. Ils prétendent aussi que Ennahda aurait perturbé les relations entre Tunis et Alger. Des informations infondées qui interviennent dans un moment sensible, au lendemain de l’installation du nouveau gouvernement algérien.

Echorouk: Trouvez-vous que l’Algérie n’intervienne pas dans les affaires internes de la Tunisie ?

H.J: Ce n’est pas de la nature algérienne, Dieu merci, la réponse a été vite donnée. Je crois que la relation entre les peuples et les Etats l’emportent sur les conflits internes des pays. L’Algérie avait déjà dit que ce qui se passait sur le plan intérieur en Tunisie ne la concerne pas, mais elle est plutôt préoccupée de ses frontières et de sa sécurité.

Echorouk: Qu’attendiez-vous de l’Algérie pour une sortie de crise en Tunisie ?

H.J: Il y a de la volonté politique et de la compréhension qu’il faut concrétiser sur le terrain. Il faut qu’il y ait aussi de projets et de concrétisations à réaliser en commun.

Echorouk: M.Jebali, pourquoi avez-vous extradé vers la Libye, Al Mahmoudi Al Baghdadi ?

H.J: Al Mahmoudi Al Baghdadi n’est pas entré en Tunisie en tant que réfugié politique, mais il avait plutôt fui la révolution libyenne. La justice tunisienne a pris sa position vis-à-vis des jugements prononcés à l’encontre de Al Baghdadi, et a pris la décision de l’extrader la Libye. J’ajoute qu’il y a des conventions conclues entre les deux pays, qu’il faut respecter.

Echorouk: Certains disent que Kadhafi soutenait Ennahda et aurait même reçu Ghannouchi ?

H.J: Ghannouchi a quitté le pays en tant que militant politique, et n’a pas commis de crimes et n’a pas été condamné ni par la justice locale ni par la Cour pénale internationale. Tandis que, Kadhafi a été un allié de Ben Ali. Je dois ajouter que s’il y a quelqu’un qui a une preuve matérielle sur le soutien de Kadhafi pour Ghannouchi, qu’il la montre.

Echorouk: Lors de votre visite au Maroc, vous aviez appelé à surmonter la crise sahraouie pour bâtir l’Union du Maghreb ?

H.J: La nouvelle génération changerait peut être d’approches, mais nous en Tunisie, nous souhaitons jouer notre rôle, sans autant déranger chacune des partie. S’il y a de problème politique, il faut qu’il soit réglé dans son cadre.

Laissons le dossier du Sahara occidental, et concentrons nous sur d’autres dossiers. Une fois nous réussissons à régler d’autres dossiers, nous reviendrons à d’autres dossiers en suspens.

Echorouk: Comment expliquez-vous l’échec des partis islamistes en Algérie lors des élections ?

H.J: Je ne veux pas parler de ce sujet, mais il y a beaucoup d’enseignements à tirer de l’expérience algérienne. Il y a dans l’expérience de paix, des leçons et d’enseignement que tout un chacun doit tirer.

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