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La France des postures : chronique d’une puissance qui tousse dans son mégaphone

Laala Bechetoula
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La France des postures : chronique d’une puissance qui tousse dans son mégaphone

La France politique voulait faire de l’affaire Sansal une démonstration de puissance. Elle en a fait une démonstration d’impuissance sonore.

Il fallait sauver un écrivain ? Paris a préféré sauver un récit. Il fallait de la diplomatie ? On a sorti les micros. Il fallait des canaux discrets ? On a convoqué les plateaux. Il fallait du résultat ? On a produit de l’indignation.

Puis l’Allemagne est passée.

Silencieusement. Efficacement. Sans tambour. Sans éditorial hystérique. Sans chorale patriotique en studio.

Et la France, grande nation autoproclamée de la fermeté, s’est retrouvée à commenter une libération qu’elle n’avait pas obtenue.

Les faits sont têtus. Boualem Sansal a été arrêté à Alger en novembre 2024, condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison et à une amende de 500 000 dinars, puis sa condamnation a été confirmée en appel le 1er juillet 2025. Sa libération n’est pas venue du vacarme français, mais d’une grâce accordée après une demande du président allemand Frank-Walter Steinmeier, dans un canal précisément utile parce qu’il contournait l’impasse Paris-Alger. Voilà le cœur politique de l’affaire. La France a joué la scène. L’Allemagne a joué le levier.

Voilà le drame français contemporain : un pays qui croit encore parler au monde alors qu’il parle surtout à ses chaînes d’information. Un pays qui confond l’autorité avec le volume sonore. Un pays qui pense qu’une phrase de Bruno Retailleau vaut une stratégie, qu’un éditorial de CNews remplace le Quai d’Orsay, qu’un coup de menton suffit à faire plier Alger.

La droite française voulait appeler cela de la fermeté.

Appelons cela par son nom : du théâtre pour électeurs fatigués.

Retailleau, Ciotti, Zemmour, Bardella, Le Pen et toute la chorale des nostalgies blessées ont trouvé dans l’Algérie leur vieux médicament politique : quand la France va mal, il suffit de réveiller Alger.

Dette ? Alger. Crise politique ? Alger. Services publics en ruine ? Alger. Perte d’influence en Afrique ? Alger. Banlieues abandonnées ? Alger. Majorité introuvable ? Encore Alger.

L’Algérie est devenue leur psychanalyste involontaire.

Et Sansal, dans tout cela, sert de bougie dans la chapelle identitaire. On l’allume, on se recueille, on accuse, on s’indigne, puis on passe à la coupure publicitaire.

Mais il faut désormais dire les choses clairement.

Sansal and co ne sont plus des dissidents.

Ils sont devenus les voix de leurs maîtres.

Ils ne parlent plus en écrivains libres ; ils récitent, avec des accents d’indépendance, le vieux texte d’une France nostalgique qui refuse de regarder son propre déclin.

Ils ne sont plus seulement des auteurs ou des intellectuels.

Ils sont devenus des fonctions politiques.

Des cautions culturelles.

Des alibis moraux.

Des porte-voix commodes permettant à une droite française en panne d’idées de se donner une apparence de combat intellectuel sans affronter les véritables défis du pays.

Car soyons lucides : cette droite ne défend pas la liberté. Elle sélectionne ses martyrs comme on choisit ses invités de plateau. Elle pleure très fort quand cela sert son récit. Elle devient miraculeusement silencieuse lorsque les victimes dérangent ses alliances, ses obsessions ou ses intérêts idéologiques.

Ce n’est pas l’universalisme français.

C’est le service après-vente de la rancœur.

Pendant ce temps, la France réelle tousse.

Dette publique colossale. Déficits chroniques. Instabilité gouvernementale. Déclassement social. Influence africaine en recul. Hôpitaux sous tension. Écoles en crise. Paysans abandonnés. Diplomatie nerveuse.

Ce ne sont pas des slogans : ce sont des indicateurs. L’INSEE a établi que la dette publique française atteignait 115,6 % du PIB en 2025. Le FMI a averti en mai 2026 que la France faisait face à des risques budgétaires croissants, avec une trajectoire insuffisante pour ramener le déficit sous les 3 % d’ici 2029. Fitch a abaissé en septembre 2025 la note souveraine française à A+, le niveau le plus bas jamais attribué par cette agence à la France. S&P a ensuite estimé que la dette pourrait grimper jusqu’à 121 % du PIB en 2028. Voilà la photographie froide du pays qui donne des leçons au monde pendant que ses propres comptes publics ressemblent à un sermon écrit à crédit.

Mais dans les studios chauffés à blanc, on explique avec gravité que le problème central s’appelle Alger.

Il faut reconnaître à cette droite un talent rare : elle transforme chaque échec français en faute algérienne.

C’est pratique. C’est économique. Cela évite de penser.

Et l’écosystème médiatique est là pour fournir le décor. Le 15 juin 2026, l’Arcom a mis en demeure CNews pour manquement à l’exigence de pluralisme, après l’examen de 168 heures de programmes diffusés en mars 2025. Le régulateur français a parlé d’une couverture structurellement déséquilibrée et d’une absence de contradiction suffisante. Autrement dit : même le théâtre avait fini par être trop visible pour son propre machiniste.

La vérité est plus froide.

L’Algérie insupporte cette France-là non parce qu’elle serait parfaite, mais parce qu’elle ne demande plus la permission.

Elle existe sans l’approbation de Paris.

Elle négocie avec Berlin, Rome, Pékin, Ankara, Moscou, Washington, Doha ou Riyad.

Elle répond.

Elle refuse.

Elle décide.

Pour les derniers gardiens de l’empire imaginaire, c’est une insolence insupportable.

Alors ils crient.

Mais plus ils crient, plus le vide s’entend.

La grande France gaullienne parlait peu et pesait lourd.

La petite France médiatique parle beaucoup et pèse moins.

Elle menace.

Elle sermonne.

Elle s’agite.

Elle convoque l’Histoire comme un huissier de mauvaise humeur.

Mais au bout du compte, elle découvre que le monde continue sans demander l’autorisation à Paris.

C’est peut-être cela qui la rend si nerveuse.

L’affaire Sansal devait prouver la force française.

Elle a montré autre chose.

La France médiatique sait faire du bruit.

D’autres savent encore faire de la diplomatie.

Cruel résumé.

Et l’après-élections françaises dira beaucoup. Peut-être même davantage que la campagne elle-même.

Si la droite dure gagne — qu’elle s’appelle Retailleau, Bardella, Le Pen, Ciotti ou coalition de circonstances — elle devra quitter le confort des plateaux pour entrer dans la réalité des dossiers. Et là, le décor risque de s’effondrer. Car gouverner ne consiste pas à menacer Alger entre deux publicités. Gouverner, c’est gérer la dette, les déficits, les hôpitaux, l’école, l’agriculture, la sécurité, l’Europe, l’Afrique, l’énergie, les migrations, les expulsions, les accords consulaires, les intérêts économiques et les rapports de force réels.

La victoire transformerait alors les aboyeurs en comptables.

Ceux qui promettaient la rupture découvriraient la dépendance. Ceux qui parlaient d’humiliation découvriraient la négociation. Ceux qui voulaient “faire plier Alger” découvriraient qu’un État souverain ne se traite pas comme un invité de plateau.

Et Sansal and co ? Ils serviraient encore, mais autrement. Non plus comme martyrs utiles, mais comme décor intellectuel d’une politique devenue brutale. Ils seraient convoqués pour expliquer, justifier, moraliser, maquiller. Les voix de leurs maîtres deviendraient les sous-titres culturels d’un pouvoir en quête de respectabilité.

Mais si cette droite perd, le spectacle ne sera pas moins révélateur.

Elle criera au système, aux médias, aux juges, aux élites, aux musulmans, à Bruxelles, à l’immigration, et bien sûr à l’Algérie. Elle ne dira jamais : nous avons perdu parce que nous avons remplacé la pensée par la colère. Elle dira : la France a été empêchée. Comme toujours, elle transformera sa défaite en complot et son impuissance en martyre.

Dans les deux cas, le résultat sera le même : le roman s’effritera.

Victorieuse, cette droite devra prouver qu’elle sait gouverner autre chose que la peur.

Battue, elle prouvera qu’elle ne sait exister qu’en accusant.

Et voilà pourquoi cette séquence restera comme un petit chef-d’œuvre de ridicule politique.

Paris a joué les procureurs.

Les plateaux ont joué les tribunaux.

Les chroniqueurs ont joué les diplomates.

Les polémistes ont joué les stratèges.

Et chacun s’est applaudi lui-même.

Pendant ce temps, la réalité poursuivait tranquillement son chemin.

Car le véritable drame n’est pas que la France soit contestée.

Toutes les puissances le sont un jour.

Le véritable drame est qu’une partie de sa classe politique semble incapable de distinguer la grandeur du vacarme.

Elle confond la nostalgie avec la puissance.

L’agitation avec l’action.

La posture avec l’autorité.

Le micro avec le levier.

Et parfois, dans le grand théâtre des puissances qui refusent d’admettre que le monde a changé, le micro lui-même devient l’aveu final de l’impuissance.

Certains ont encore des leviers.

D’autres ont des micros.

Et lorsque les micros deviennent plus importants que les résultats, ce n’est plus la puissance qui parle.

C’est son écho.

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