L’histoire des convoyeurs algériens envoyés par la France coloniale mourir à Madagascar
Afin de coloniser Madagascar, la France a organisé deux expéditions, la première en 1881-1882 et la seconde en 1894-1895. Si la première a abouti à la signature d’un protectorat, lors de la deuxième expédition, le colonialisme français a renversé la reine malgache Ranavalona III après la prise du palais royale en 1895.
Le gouvernement colonial français exila alors la reine nouvellement établie dans le pays exile la reine du royaume centenaire Ranavalona et sa cour à Alger et réprime les mouvements de résistance populaire.
Ranavalona III meurt d’une embolie dans sa villa d’Alger en 1917 à l’âge de 55 ans. Ses restes sont d’abord enterrés à Alger puis rapatriés à Madagascar 21 ans plus tard.
Ranavalona III (22 novembre 1861 – 23 mai 1917) fut la dernière reine de Madagascar. Elle régna du 30 juillet 1883 au 28 février 1897, au cours d’un règne marqué par de nombreux efforts infructueux pour résister au colonialisme français. Les autorités coloniales l’ont exilée en Algérie, où elle est décédée à l’âge de 55 ans. Photo: Wikipedia
Alors que le destin de la dernière reine malgache fut de mourir en Algérie, en 1895 la France coloniale envoya 5693 convoyeurs algériens à Madagascar. Un an après, 2344 étaient morts ou disparus.
Auteur de plusieurs titres sur déportés algériens, et à l’occasion de la sortie de son dernier livre intitulé “Les convoyeurs algériens dans la campagne de 1895”, le chercheur indépendant en histoire, Mustapha Hadj Ali, nous éclaire sur ce pan oublié de l’histoire.
Echorouk Online: Pourquoi avez-vous choisi de vous pencher sur ce sujet de convoyeurs algériens dans la campagne de Madagascar ?
Mustapha Hadj Ali: J’aime traiter les sujets inédits. J’ai cherché partout et je n’ai trouvé qu’un article de quelques pages écrit par l’historien Djilali Sari, sans plus. Aussi, dans ma propre famille, on parle de Belaid, un ancêtre à moi mort durant la campagne de Madagascar. Tout cela m’a motivé à cerner tout le sujet afin de mettre à la connaissance du public ce pan de l’histoire de notre pays.
Quelle a été votre méthodologie de recherche pour recueillir des informations sur ce sujet ?
Je me suis basé sur les Archives nationales d’outre-mer d’Aix en Provence en France, et le Service historique de la Défense à Vincennes, l’archive orale car pas mal de poèmes nous ont été heureusement légués par les contemporains des faits comme Si Youcef Oulefqi de Michelet.
Aussi, j’ai dû lire plusieurs ouvrages traitant de ce sujet écrits par des officiers qui ont fait la campagne de Madagascar et qui ont largement cité les misères endurées par nos convoyeurs depuis leur embarquement à Alger et Skikda, jusqu’au retour des rescapés de la campagne vers l’Algérie.
Quelles étaient les conditions de recrutement des Algériens pour cette campagne en 1895 ?
L’administration coloniale leur avait proposé une offre “alléchante” qui était de 100 francs qu’ils avaient laissé à leurs familles, au moment où la population vivait une misère sans nom. Là, il faut rappeler que sur les 5 700 Algériens recrutés, 70% étaient kabyles et ces derniers subissaient encore les conséquences de la répression suite à l’insurrection de 1871. Cette dernière se résumait à 65 millions de francs/or payés par les 313 tribus insurgées, ainsi que l’apposition du séquestre collectif et individuel de toutes leurs terres. En sus de la prime de 100 francs touchée au départ, les convoyeurs avaient aussi droit à une rémunération journalière estimée à 1 franc pendant la durée de la campagne. Si cette dernière dépasse six mois, au delà de cette période, ils toucheraient 1 franc 50. La nourriture était aussi comptée parmi les avantages.
Pouvez-vous nous parler des défis auxquels les convoyeurs algériens ont été confrontés pendant cette campagne ?
Les convoyeurs algériens étaient confrontés à divers défis qui ce sont avérés difficiles à surmonter. D’abord, il leur était difficile de s’acclimater dans cette Grande Île située dans les tropiques. Ils avaient donc à lutter contre les maladies, paludisme et la dysenterie.
A ces pathologies, il faudrait ajouter le fait qu’ils devaient fouler les 600 km, pieds nus et sans changer de vêtements tout le long des neuf mois qu’avait duré la campagne. La nourriture ne leur convenait également pas (800g de riz et 24g de sel).
Voiture Lefebvre, utilisé lors de la campagne de Madagascar, fut utilisé par l’armée française à la fin du XIXe siècle, principalement à Madagascar, au Royaume Dahomey et au Soudan. Photo: Musée des troupes de marine d’outre-mer
Quel rôle précis ont joué les Algériens convoyeurs pendant la campagne ?
Il faut signaler aussi que 4000 mulets algériens étaient de l’expédition. Les convoyeurs avaient pour tâche de conduire des chariots appelés “Voitures Lefebvre” attelés chacun à un mulet. Ils devaient effectuer l’acheminement de l’artillerie, les équipements, le ravitaillement et les médicaments, depuis Majunga jusqu’à Tananarive, soit un trajet de 600 km.
Quelles ont été les conséquences de cette campagne sur les Algériens convoyeurs ?
A l’issue de la campagne qui s’est étendue jusqu’à la première semaine d’octobre, soit neuf mois de galère à travers la brousse, monts, rivières, marécages, des endroits par moments infectes, 2 344 convoyeurs étaient portés morts ou disparus à la fin de la campagne. Beaucoup parmi les rapatriés moururent à bord des convois. A leur arrivée à Alger, ils étaient tous porteurs de germes importés de Madagascar. Tous étaient, sous prétexte de contaminer la population, dirigés au pénitencier militaire de Birkhadem en partie, pendant que d’autres l’étaient dans un parc au Cap Matifou.
Propos recueillis par Madjid Serrah