“La France redoute les conséquences de la remise des cartes des essais nucléaires”
Paris est appelée à reproduire en Algérie le modèle adopté en Polynésie.
Dans cet entretien, Jean-Marie Collin, directeur pour la France de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), revient sur les catastrophes provoquées par les essais nucléaires français dans le sud de l’Algérie, tant sur le plan humain qu’environnemental. Il évoque également la politique de fuite en avant adoptée par la France face à ce dossier sensible, ainsi que les difficultés rencontrées par les victimes pour obtenir réparation et les possibilités d’assouplissement afin de contourner les obstacles de la loi Morin de 2010.
Quels sont les principaux effets sanitaires et environnementaux observés dans les zones touchées ?
La France a mené 17 essais nucléaires à In Ekker et Reggane, dans le désert algérien, entre le 13 février 1960 et le 16 février 1966. Elle a également réalisé 40 autres essais utilisant des matières fissiles. Ces essais ont exposé les populations à des niveaux élevés de radiation, entraînant des déplacements forcés et l’apparition de problèmes de santé chroniques (cancers, troubles psychologiques, infertilité) chez les civils, les militaires ainsi les autochtones.
Sur le plan environnemental, ces essais ont laissé des dégâts considérables. Des chercheurs algériens ont cartographié le site d’Hamoudia, lieu des essais atmosphériques près de Reggane, et ont identifié 421 679 fragments de sable contaminé couvrant une superficie d’environ 4 814 km². Ces données illustrent l’ampleur du défi écologique. À cela s’ajoute la présence de déchets radioactifs volontairement enfouis par la France, comme je l’ai démontré avec Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements, dans l’étude « Sous le sable, la radioactivité » : ferraille, avions, camions utilisés lors des explosions, ainsi que des cuves en acier ayant servi à des essais subcritiques avec des pastilles de plutonium pouvant atteindre 25 grammes. Ces installations restent enfouies sous le sable en 2026.
La présence de ces matériaux extrêmement dangereux pour l’homme et l’environnement devrait inciter la France à agir de manière responsable et à faire preuve de transparence totale concernant les archives techniques et topographiques. Or, jusqu’à présent, le gouvernement français reste silencieux et refuse d’ouvrir ses archives sur cette période.
Quelles sont les difficultés rencontrées par les victimes pour faire reconnaître leur exposition aux radiations ?
En réalité, il est très difficile de remplir ces conditions, notamment pour les populations touarègues, qui peinent à prouver leur exposition en raison du manque de documents. Par exemple, les zones définies en Algérie par la loi, censées délimiter les régions contaminées, se situent souvent en périphérie des villages, excluant ainsi de nombreux habitants. Les demandeurs d’indemnisation, en particulier les nomades, rencontrent d’importantes difficultés pour fournir des preuves de leur présence dans ces zones aux dates requises.
Par ailleurs, de nombreux malades ont déposé des dossiers auprès du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), mais leurs pathologies ne figurent pas sur la liste reconnue par cette commission française. Pourtant, elles sont identifiées comme potentiellement liées aux radiations selon la stratégie du ministère algérien de la Santé. On compte 38 cas de ce type : 27 cancers, 7 maladies non cancéreuses et 4 pathologies liées à une exposition in utero.
Enfin, les procédures pour entamer un « dialogue » avec le CIVEN, constituer un dossier et le transmettre électroniquement restent complexes, d’autant plus avec la barrière de la langue.
Comment évaluez-vous la politique française en matière de reconnaissance et d’indemnisation des victimes ?
Contrairement à la Grande-Bretagne, la France dispose d’une loi (n° 2010-2) sur la reconnaissance et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires. Entrée en vigueur le 5 janvier 2010, elle a constitué une avancée importante en reconnaissant que 210 essais nucléaires français ont causé des dommages.
Pour être reconnu comme victime, il faut remplir trois critères : avoir été présent sur les sites d’essais entre 1960 et 1967 et être atteint de l’une des 23 maladies radio-induites listées par décret. En théorie, cette loi permet une indemnisation. Toutefois, le faible nombre de victimes reconnues révèle ses limites. On estime à environ 400 000 le nombre de personnes exposées : 150 000 civils et militaires ayant participé aux campagnes nucléaires (1960-1998), 210 000 Polynésiens et 40 000 Algériens. Pourtant, sur 1 026 victimes reconnues, seules deux résident en Algérie.
L’échec de cette loi s’explique principalement par des raisons techniques et politiques. Par exemple, la France a longtemps refusé de diffuser ce dispositif dans les langues des populations concernées. Ce n’est qu’en 2023 que les dossiers ont été traduits en arabe algérien. Il est donc regrettable que les autorités françaises n’aient pas davantage promu cette loi. La situation était similaire en Polynésie française, mais la forte mobilisation de la société civile a permis d’augmenter le nombre de reconnaissances.
L’État algérien porte également une part de responsabilité. Il aurait pu soutenir davantage cette initiative, notamment à travers le ministère des Moudjahidine et des Ayants droit.
La loi Morin constitue-t-elle un dispositif suffisant pour reconnaître et indemniser les victimes ?
Non, la loi Morin, malgré son importance, reste insuffisante. Les récents efforts parlementaires, menés par la députée Mireille Clapot et soutenus par le député Didier Le Gac, ont ouvert la voie à une évolution législative. Un nouveau texte est actuellement en cours d’élaboration afin d’améliorer la reconnaissance et l’indemnisation des victimes. Ce dispositif conserve les critères initiaux, mais introduit un changement fondamental : la présomption d’exposition aux radiations sur la base des risques réels, plutôt que de s’appuyer uniquement sur un seuil d’exposition strict. Cela permettrait à un plus grand nombre de personnes de faire valoir leur statut de victimes.
Quelles mesures concrètes la France devrait-elle prendre ?
La principale mesure reste l’ouverture complète des archives, actuellement classées « secret défense ». La France l’a fait pour la Polynésie ; elle doit faire de même pour l’Algérie. Rien ne justifie le refus persistant de la France d’affronter cette page sombre de son histoire. Au-delà de cette exigence de transparence, comme l’a proposé l’historien Benjamin Stora à Emmanuel Macron dans son rapport remis en 2021, il serait possible de créer une commission « mémoire et vérité » ou de soutenir la recherche scientifique et universitaire.
L’Algérie doit également accélérer ses initiatives. Une avancée importante a été réalisée en février 2025 avec l’organisation d’une journée parlementaire d’étude et de recommandations majeures, dont la création d’un centre de mémoire nucléaire et la collecte de témoignages vivants.
La mise en œuvre et la diffusion de ces actions permettraient de produire de nouvelles informations susceptibles d’exercer une pression positive sur la France.
À titre d’exemple, le ministère algérien de la Défense, en collaboration avec l’Agence nationale de réhabilitation des anciens sites d’essais et d’explosions nucléaires françaises dans le sud algérien, a entamé des opérations de dépollution dans une zone contaminée à In Ekker. Il serait souhaitable d’inviter, dans les mois à venir, des journalistes, experts, parlementaires et responsables français à constater la réalité sur le terrain.
Pourquoi l’ouverture des archives des essais nucléaires est-elle essentielle ?
Elle est indispensable pour préserver la mémoire des victimes et pour les générations futures. Il est crucial que les chercheurs des deux rives de la Méditerranée puissent y accéder afin de comprendre pleinement ce qui s’est passé. Cela contribuerait également à instaurer une relation de confiance entre l’Algérie et la France.
Pourquoi la France refuse-t-elle de remettre les cartes des explosions nucléaires et des sites d’enfouissement des déchets ?
Je ne connais pas précisément les raisons. Elles sont probablement multiples : lourdeurs bureaucratiques, craintes politiques, volonté de repousser le dossier en attendant une amélioration des relations entre les deux pays, ou encore inquiétude face aux conséquences potentielles.
Quel est le rôle de la communauté internationale dans de telles situations ?
Ce rôle est essentiel, mais il ne pourra se concrétiser sans une volonté politique des États, notamment de l’Algérie. Celle-ci peut, par exemple, renforcer sa position en ratifiant le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, qu’elle a signé en septembre 2017, ce qui lui permettrait de bénéficier d’un soutien politique et médiatique international croissant. Par ailleurs, un mécanisme est actuellement en cours d’élaboration dans le cadre de ce traité ; il devrait aboutir, lors de la première conférence d’examen prévue en novembre prochain, à la création d’un fonds destiné à aider les États affectés par les essais nucléaires.
Enfin, les autorités algériennes pourraient également solliciter l’Agence internationale de l’énergie atomique afin qu’elle établisse un second rapport sur l’état des sites nucléaires dans le désert, le rapport de 2005 n’ayant constitué qu’un document préliminaire.
Quel est votre message aux autorités concernées ?
Il s’agit d’un message en deux volets.
Le premier s’adresse à la France : elle ne peut construire son avenir sans reconnaître son passé. Les conséquences des 210 essais demeurent visibles et le resteront à jamais. Les autorités politiques de 2026 ne portent pas la responsabilité de ce passé, mais elles seront tenues pour responsables si elles n’agissent pas face aux répercussions humaines et environnementales.
Le second s’adresse à l’Algérie : sa participation, en tant qu’État partie, à la première conférence d’examen du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires constituera une occasion précieuse de promouvoir une véritable justice nucléaire. Cette conférence se tiendra du 27 novembre au 2 décembre prochains au siège des Nations unies à New York. Une telle décision de la part du gouvernement algérien signifierait que le Sahara ne sera pas seulement le théâtre d’une catastrophe passée, mais deviendra également un espace de réaffirmation politique et technique au service de l’instauration d’une véritable justice nucléaire. C’est une opportunité à saisir.