Français
Sarah Knafo présente la facture

Ouvrons donc les comptes de la France en Algérie

Laala Bechetoula
  • 221
  • 0

Sarah Knafo a sorti sa calculatrice.

Elle a additionné les visas, les soins, les prestations sociales, les pensions, les transferts financiers et une part supposée de la délinquance. Elle a mélangé dépenses publiques, évaluations discutables et extrapolations politiques, puis annoncé que l’Algérie « coûtait » plus de neuf milliards d’euros par an à la France.

La précision est impressionnante : 9,056 milliards.

Lorsque le raisonnement est fragile, les décimales rassurent.

La « facture » publiée par Sarah Knafo additionne en réalité des postes de nature très différente, dont certains ne constituent ni des versements à l’État algérien ni des privilèges spécifiquement accordés aux Algériens. Mais peu importe : le chiffre n’a pas été conçu pour informer. Il a été conçu pour circuler.

« Pas un centime de plus à Alger », ordonne-t-elle.

Fort bien.

Puisqu’elle veut des comptes, ouvrons-les.

Tous.

Pas seulement ceux qui commencent après le vol.

Avant l’éventail, il y avait la dette

Le récit français de 1830 commence volontiers par un chasse-mouches.

En avril 1827, le dey Hussein aurait frappé le consul Pierre Deval avec son éventail. La France, mortellement blessée dans son honneur, aurait alors dû mobiliser une flotte, débarquer une armée et occuper un pays pendant cent trente-deux ans.

À ce niveau de susceptibilité, on s’étonne que l’Europe ait survécu aux dîners diplomatiques.

Ce récit oublie cependant un détail : avant l’éventail, il y avait une dette.

Pendant les guerres révolutionnaires, la France avait acheté du blé fourni par la maison Bacri-Busnach. La Régence d’Alger avait financé ou garanti ces opérations et réclamait le règlement d’un contentieux ancien. La France reconnut une partie de ses obligations, négocia, promit, différa, contesta, puis ne solda pas entièrement l’affaire. Le non-paiement et les demandes répétées du dey contribuèrent directement à la crise ayant précédé l’invasion.

Soyons donc précis : il ne s’agissait pas d’une dette simple, directement exigible dans sa totalité par la Régence, mais d’un contentieux financier complexe dans lequel celle-ci était créancière et garante.

Il restait non réglé lorsque la France décida de régler le problème à sa manière.

Le débiteur ne paya pas la facture.

Il prit la maison.

Puis le port.

Puis le trésor.

Puis le pays.

Deux siècles plus tard, ses héritiers politiques expliquent aux descendants du propriétaire qu’ils occupent trop de place dans l’escalier.

Le coffre d’Alger

En juillet 1830, les soldats français ne découvrirent pas un terrain vague attendant la civilisation.

Ils trouvèrent une ville, un État, une administration, une économie, des propriétés et un trésor.

Ce trésor fut saisi.

Les estimations divergent sur son montant exact, mais le principe ne fait aucun doute : une part du coût de l’expédition fut couverte par les richesses prises au pays envahi.

La mécanique coloniale tient en une scène très simple.

Un homme entre chez vous, vide votre coffre, paie avec son contenu les soldats qui occupent votre maison, puis annonce à vos enfants que leur famille lui revient décidément très cher.

Sarah Knafo n’a rien inventé.

Elle a seulement commencé sa comptabilité après le cambriolage.

La civilisation avait des baïonnettes

Une croyance demeure profondément installée dans une partie de l’opinion française : la France aurait certes conquis l’Algérie, mais elle lui aurait apporté les routes, les écoles, les hôpitaux et, pour tout dire, la civilisation.

L’argument est familier.

Il est aussi moralement obscène.

Une occupation militaire peut coûter cher à l’occupant.

Une prison coûte de l’argent au geôlier.

Cela ne transforme pas le prisonnier en bénéficiaire.

La France construisait des routes, en effet. Elles servaient aussi à déplacer ses troupes, contrôler le territoire, acheminer les productions coloniales et relier les terres confisquées aux ports.

Elle ouvrait des écoles. Après cent trente-deux ans de présence française, la grande majorité des enfants algériens restait pourtant privée d’une instruction comparable à celle des enfants européens.

Elle construisait des hôpitaux, tandis que l’accès aux soins, aux équipements et aux dépenses publiques demeurait profondément inégal.

Elle administrait la terre après l’avoir prise.

Elle organisait l’économie après avoir désorganisé celle qui existait.

Elle prétendait « mettre en valeur » ce qu’elle avait commencé par mettre sous séquestre.

Le génie de la comptabilité coloniale consiste précisément à facturer au peuple conquis les instruments qui ont servi à le dominer.

Le colonisateur construit la caserne.

Puis il demande au colonisé de le remercier pour le bâtiment.

La terre prise, puis déclarée vide

Des millions d’hectares furent soustraits aux Algériens par la guerre, les séquestres, les confiscations, la législation foncière et le démantèlement des propriétés collectives.

Après chaque insurrection, la punition frappait bien au-delà des combattants : terres saisies, villages déplacés, troupeaux confisqués, populations ruinées.

Ce n’était pas une anomalie de la colonisation.

C’était la colonisation.

Il fallait prendre la terre pour installer le colon, prendre l’eau pour valoriser la terre, prendre les forêts, redéfinir les titres de propriété, puis expliquer au propriétaire dépossédé que son pays ne produisait rien avant l’arrivée de celui qui l’avait dépouillé.

Le mot choisi fut « mise en valeur ».

La formule est admirable.

Le vol devenait une politique agricole.

Et l’appauvrissement provoqué par le vol devenait la preuve que le voleur était indispensable.

Compter les morts

Puisqu’il s’agit d’établir une facture, il faut compter les vies.

La conquête française fut menée par les razzias, les incendies de récoltes, les destructions de villages, les saisies de troupeaux, les déplacements de populations et les enfumades de communautés réfugiées dans des grottes.

Ces crimes ne relèvent pas d’une légende algérienne élaborée après l’indépendance. Ils furent racontés, consignés et parfois revendiqués par des officiers français.

La guerre, les famines, les épidémies et l’effondrement économique provoquèrent une catastrophe démographique. La recherche contemporaine inscrit désormais explicitement la conquête française de l’Algérie dans l’histoire mondiale des violences génocidaires du XIXᵉ siècle.

Mais combien vaut un village incendié dans le tableau de Sarah Knafo ?

Quel tarif applique-t-elle à une tribu asphyxiée ?

Quel taux d’actualisation convient à une récolte brûlée afin que la population meure de faim après le passage de l’armée ?

Existe-t-il une rubrique « enfants tués pendant la pacification » ?

La question est abjecte.

Elle ne l’est pas davantage que celle qui consiste à demander combien un peuple coûte à la puissance qui l’a conquis.

Laghouat, 1852

Je suis de Laghouat.

Je sais donc qu’un pays n’habite pas seulement ses archives. Il habite aussi la mémoire des familles, les noms que l’on prononce, les absences que l’on transmet et les blessures dont une ville conserve la forme.

Avant décembre 1852, Laghouat était une oasis fortifiée, prospère, située au croisement des routes du Tell, du Sahara, du Mzab et du Touat. Elle vivait de ses jardins, de son élevage, de son artisanat, de son commerce, de son système d’irrigation et d’une palmeraie comptant plus de trente mille arbres.

Elle n’attendait pas la France pour entrer dans l’histoire.

Elle attendait seulement qu’on la laisse vivre.

En novembre 1852, près de six mille soldats français convergèrent vers la ville. Le 4 décembre, après le siège et l’assaut, commença le massacre.

Plus des deux tiers des habitants furent tués. Ce chiffre n’est pas une rumeur chuchotée au fond d’une oasis : il a été repris dans une tribune publiée par Le Monde, signée notamment par des historiens et des personnalités françaises, puis dans les travaux du Conseil de Paris consacrés à la reconnaissance du massacre.

Des combattants moururent.

Mais aussi des femmes.

Des enfants.

Des vieillards.

Des familles entières.

Des cadavres furent jetés dans les puits. Les maisons furent pillées. Les jardins furent dévastés. La palmeraie de plus de trente mille arbres, richesse nourricière et économique de la cité, fut ravagée.

Eugène Fromentin, arrivé peu après, décrivit une ville « à moitié morte, et de mort violente ».

Voilà donc la civilisation française à Laghouat : une ville à moitié morte, présentée ensuite comme une ville à moitié sauvée.

Chez nous, cette catastrophe porte un nom : ʿâm al-khaliya, l’année où Laghouat fut vidée.

Nous n’avons pas attendu qu’une commission parisienne nous délivre un permis de mémoire.

Les survivants ont transmis.

Les familles ont transmis.

La ville a transmis.

La mémoire n’est pas ici une faiblesse de la preuve.

Elle est la preuve qui a survécu à la volonté d’effacement.

Laghouat porte les caractères d’un génocide colonial avant que le droit international n’en forge le vocabulaire : destruction massive d’une population, anéantissement de son tissu humain et économique, punition collective et volonté de faire du sort d’une ville un avertissement adressé à tout le Sud.

La France officielle peut refuser le mot.

Elle ne changera pas les morts.

Les puissances coloniales ne nomment presque jamais leurs propres crimes. Elles parlent de conquête, de pacification, de maintien de l’ordre ou d’excès.

La langue administrative arrive après l’armée.

Elle apporte des euphémismes pour recouvrir les cadavres.

Le premier zéro

Sarah Knafo promet :

« Zéro visa. »

« Zéro avantage. »

« Pas un centime de plus. »

Le zéro procure une grande satisfaction politique. Il dispense de comprendre.

Zéro histoire.

Zéro contexte.

Zéro responsabilité.

Mais le premier zéro de cette relation fut appliqué à la valeur de la vie algérienne.

Zéro pour l’enfant de Laghouat.

Zéro pour le paysan privé de sa terre.

Zéro pour la tribu enfumée.

Zéro pour le village incendié.

Zéro pour les Algériens massacrés à Sétif, Guelma et Kherrata.

Zéro pour le supplicié dont le corps ne fut jamais rendu.

Zéro pour les populations exposées aux essais nucléaires du Sahara.

Puis vient la comptable.

Elle se penche sur ce champ de ruines historiques, tapote sur sa machine et annonce que la France a trop donné.

La France a aussi pris les hommes

Des Algériens furent envoyés dans les guerres françaises, de la Crimée aux deux conflits mondiaux.

Ils combattirent pour une République qui leur refusait chez eux l’égalité qu’elle leur demandait de défendre ailleurs.

D’autres travaillèrent dans les mines, les usines, les ports et les chantiers français.

L’immigration algérienne n’est pas apparue par génération spontanée après 1962. Elle est aussi le produit d’un espace humain et économique créé par la colonisation elle-même.

La France a occupé l’Algérie, déplacé ses habitants, recruté ses soldats, importé sa main-d’œuvre et organisé les circulations entre les deux rives.

Elle s’étonne aujourd’hui que l’histoire ait laissé des descendants.

C’est comme incendier une maison, employer les rescapés pour reconstruire la vôtre, puis dénoncer leur présence dans le quartier.

Le Sahara, laboratoire de la République

L’indépendance de 1962 ne restitua pas immédiatement à l’Algérie l’ensemble de ses moyens économiques et stratégiques.

La France conserva temporairement des intérêts dans les hydrocarbures et poursuivit ses essais nucléaires dans le Sahara. À Reggane et In Ekker, elle expérimenta sa puissance atomique sur un territoire qu’elle savait destiné à ne plus lui appartenir.

Les conséquences sanitaires et environnementales demeurent.

Les archives restent incomplètement ouvertes.

Les zones contaminées n’ont pas toutes été correctement identifiées ou dépolluées.

Mais, rassurons-nous : dans la comptabilité coloniale, les radiations ne figurent probablement pas au passif.

Elles ont dû être classées parmi les retombées de la civilisation.

Le divorce imaginaire

Sarah Knafo veut aussi « divorcer pour de bon avec l’Algérie ».

Pour divorcer, encore faudrait-il avoir été mariés.

L’Algérie n’a jamais épousé la France.

Elle a été envahie.

Un mariage suppose un consentement. La colonisation commença par un débarquement militaire, se poursuivit par quarante années de conquête et se maintint par un ordre juridique fondé sur l’inégalité.

Parler de divorce transforme donc une occupation en malheureuse histoire conjugale.

La conquête devient un mariage.

La résistance devient une scène de ménage.

L’indépendance devient une séparation.

Et la France peut enfin jouer le rôle de l’épouse épuisée qui aurait tout donné.

Il fallait toute la poésie de l’extrême droite pour transformer l’armée d’Afrique en conseillère matrimoniale.

On ne divorce pas d’un pays que l’on a occupé.

On le quitte.

On ouvre les archives.

On restitue ce qui a été pris.

On identifie les disparus.

On dépollue les sites.

On rend les restes humains, les objets, les clés et les étendards.

Et surtout, on évite d’adresser une facture avant d’avoir examiné son propre passif.

Faisons donc les comptes

Oui, faisons-les.

Comptons le contentieux financier antérieur à 1830.

Le trésor saisi à Alger.

Les terres confisquées.

Les villages incendiés.

Les récoltes détruites.

Les enfumades.

Les déplacements forcés.

Les famines aggravées par la conquête.

Les centaines de milliers de morts.

Comptons Laghouat.

Ses habitants massacrés.

Ses familles décimées.

Ses puits remplis de cadavres.

Ses jardins ravagés.

Sa palmeraie de plus de trente mille arbres détruite.

Comptons les soldats algériens morts pour la France.

Les travailleurs qui contribuèrent à son industrialisation.

Les ressources agricoles, minières et énergétiques extraites.

Les irradiés du Sahara.

Les disparus sans sépulture.

Les archives emportées.

Les restes humains conservés pendant des décennies dans les collections françaises.

Puis nous examinerons les 9,056 milliards de Sarah Knafo.

Qu’elle apporte sa calculatrice.

Nous apporterons cent trente-deux ans d’histoire.

Il ne s’agit pas de convertir les morts en monnaie. Il s’agit d’interdire à l’ancien colonisateur de se présenter comme l’unique créancier.

Aucun chèque ne ressuscitera les morts de Laghouat.

Aucun virement ne rendra les terres prises.

Aucune indemnité ne replantera rétroactivement une palmeraie anéantie.

La dette coloniale n’est pas un simple montant financier. Elle est historique, politique, humaine, documentaire, morale et environnementale.

Elle exige la vérité.

L’ouverture des archives.

La restitution.

La dépollution.

La reconnaissance des crimes.

Et la fin de cette fable confortable selon laquelle la France aurait trouvé en Algérie une terre vide, lui aurait offert la civilisation, puis serait repartie ruinée par sa propre générosité.

Non.

La France n’a pas civilisé l’Algérie.

Elle a conquis un pays qui possédait déjà ses villes, ses institutions, ses économies, ses cultures, ses savoirs, ses résistances et sa civilisation.

Elle l’a envahi.

Elle a confisqué ses terres.

Elle a détruit ses équilibres.

Elle a massacré ses populations.

Elle a tenté de réduire une nation ancienne au statut de population administrée.

Puis, après avoir échoué à la faire disparaître, elle s’est attribué le mérite de l’avoir transformée.

Sarah Knafo voulait faire taire l’Algérie avec une facture.

Elle n’a réussi qu’à rouvrir le livre qu’elle aurait préféré ne jamais lire.

Elle voulait parler de centimes.

Elle a réveillé les morts.

Elle voulait liquider un divorce.

Le divorce a déjà été prononcé en juillet 1962.

Ce qui reste à liquider n’est pas le mariage.

C’est le passif de la conquête.

Et dans ce bilan-là, la France n’est pas le créancier.

Elle est le pays qui, après avoir occupé la maison pendant cent trente-deux ans, demande encore aux propriétaires de lui rembourser les serrures.

مقالات ذات صلة