Ramadhan: les tables de la Rahma sont bien garnies
En ce mois particulier de Ramadhan, la société algérienne en général, et algéroise plus spécialement, semble bien se porter en terme de partage, du moins en apparence. Une tournée à travers certains quartiers d’Alger, peu avant la rupture du jeûne, le laisse penser.
Dans la seule rue Hassiba Ben Bouali, au cœur de la capitale, pas moins de trois “Restaurants de la Rahma” offrent gracieusement près de 500 repas par jour. Des repas complets, se plaisent à lancer les responsables de ces lieux de restauration inédits dont la devise peut être déclinée ainsi: “Chorba, plat de résistance et un dessert pour tous”. A 19 heures déjà, soit à peu près 45 mn avant l’Adhan, les places sont presque toutes occupées par des hommes dont la plupart se recrutent parmi des travailleurs dont la présence à Alger, bien loin des leurs vivant quelque part dans le pays, ne se justifie que par une obligation ponctuelle dans la capitale ou, plus significatif, la nécessité de gagner sa vie là où l’emploi est relativement disponible. C’est que les tables, bien alignées, rappellent celles que l’on a connues lorsqu’on accomplissait sagement son service militaire: des personnes originaires de toutes les régions d’Algérie ou presque sont assises l’une à côté de l’autre pour des motifs aussi différents qu’intéressants à entendre. Abeldjebbar Bechiriya est de Annaba et est à Alger pour être au chevet d’un proche hospitalisé. “Si je suis là, dans ce restaurant, c’est parce que les lieux sont tout proches de l’hôpital. C’est pratique et en plus, c’est gratuit”, dit-il sans émotion particulière. Juste en face de lui, Salah, natif de Jijel, loue un petit commerce de proximité à El Biar, sur les hauteurs d’Alger. Ici, il n’a personne pour lui préparer à manger. Il changera de train de vie le jour où il aura les moyens sociaux pour le faire. Quant à Mohamed de Skikda, il est maçon: “Si j’accepte de me restaurer sans verser le moindre centime, dit-il avec une certaine amertume, c’est parce que je m’efforce de faire quelques économies sur le budget repas, grâce au mois (ainsi doublement béni) de Ramadhan, pour pouvoir les envoyer à ma famille là bas dans mon village, pauvre et isolé”. Ces quatre personnes représentent en quelque sorte un échantillon assez représentatif des motivations des uns et des autres, sans oublier évidemment tous ceux qui totalement démunis, n’ont pas d’autre choix que de se présenter dans ces sortes de “restaurants du cœur”. Et c’est là où l’émotion est plus présente. Au niveau du foyer des cheminots, rue H. Ben Bouali, un peu mieux organisé que d’autres réfectoires visités, quelques familles ont pris place dans une salle réservée. En fait, seules les femmes et les enfants sont admis dans cet espace minuscule où la peinture défraîchie rappelle la détresse dans laquelle vivent ces gens dont la pudeur n’a d’égale que la “fierté piétinée”, comme ils l’admettent. “Nous sommes venus quémander une pitance qu’on veut bien nous offrir”, avoue, amère et résignée, Hafida (certainement un pseudonyme), femme de ménage, mère de deux enfants, inconscients de la situation car trop petits. Avec son maigre revenu, elle arrive généralement à joindre les deux bouts mais, pour ce mois-ci, elle préfère économiser sur la nourriture pour pouvoir acheter à ses rejetons quelques habits de l’Aïd. D’autres enfants sont là mais pour d’autre raisons. Le papa qui les encadre affirme que leur maman est hospitalisée et qu’il est là parce que, aussi, cela l’aide à ne pas grever son petit budget.
La solidarité a un coût
Ces centaines de personnes n’ont aucune idée de la manière avec laquelle a été préparé ce repas gratuit. Et quand on leur pose la question, ils se montrent curieusement positifs: “les cuisines doivent être propres, autrement on ne leur aurait jamais attribué la concession”, qui coûte tout de même de l’argent à la communauté nationale. Car, effectivement, pour les restaurants choisis dans le cadre de cette opération de solidarité, cela reste une opération commerciale rentable, avant d’être caritative. L’APC de Sidi M’hamed comme tant d’autres, débourserait une moyenne de 300 dinars par repas. Les restaurants conventionnés avec cette APC écoulent une centaine de repas par jour, ce qui donne un chiffre d’affaires individuel de quelque 900.000 dinars sur tout le mois. Selon certains d’entre eux, ce revenu compenserait largement les recettes des mois de disette où ils servent une cinquantaine de repas à peine par jour. A ce propos, l’Assemblée populaire de la wilaya (APW) d’Alger annonçait il y a quelques jours, “plus de 800.000 repas prévus durant le Ramadhan dans le cadre des actions se solidarité, et ce nombre dépasserait le million si nécessaire”. Ainsi, la subvention dégagée à cet effet a été fixée à cent millions de dinars dont 74,5 millions au profit de 41 communes, et 3 millions destinés au comité des Scouts musulmans d’Alger, a précisé la wilaya d’Alger, selon laquelle le montant global de l’ensemble des opérations de solidarité pour ce mois sacré avoisine les 330 millions de dinars.