Stora: L’ouverture des archives françaises aux chercheurs algériens ne doit être ni retardée, ni sélective
L’historien français Benjamin Stora a souligné, mercredi à Annaba, “l’inéluctabilité méthodologique et éthique d’ouvrir les archives françaises de manière complète et inconditionnelle aux chercheurs algériens, et de lever tous les obstacles administratifs, bureaucratiques et sécuritaires les empêchant d’accéder directement aux documents originaux”.
Stora a précisé, lors d’une masterclass organisée sur le site du musée archéologique d’Hippone, en présence de la moudjahida Louisa Ighil Ahriz, dans le cadre du 6e Festival du film méditerranéen d’Annaba, et animée par le critique de cinéma Ahmed Bedjaoui, que le fait de permettre aux universitaires et historiens algériens d’accéder aux archives militaires et politiques se trouvant en France “constitue un passage obligé pour une lecture historique scientifique équitable, éloignée de ces lectures unilatérales imposées pendant des décennies par l’hégémonie archivistique française”.
Il a considéré que “le maintien de pans entiers et essentiels de la mémoire commune dans des tiroirs fermés, sous prétexte de « sécurité nationale » ou de « loi française sur les archives », constitue un obstacle organique au projet de purification de la mémoire collective”, appelant les autorités françaises à “mettre fin à l’ère de la censure et à garantir le droit du chercheur algérien d’accéder aux manuscrits et documents originaux relatifs au système de répression coloniale de 1830 à 1962”.
Benjamin Stora a également déclaré que la “transparence archivistique” n’est pas seulement une exigence académique, mais un acte politique visant à libérer la vérité de toute instrumentalisation, soulignant que la “rétention des documents ne peut que servir les discours de haine qui se nourrissent des lacunes historiques”.
Il a estimé, dans ce contexte, que “faciliter l’accès aux sources historiques est un droit fondamental des chercheurs algériens pour qu’ils puissent écrire leur histoire nationale en toute impartialité et indépendance”, avant d’ajouter que la “bataille de la mémoire” ne sera pas achevée tant qu’il n’y aura pas une véritable volonté de lever le secret sur les dossiers épineux et de les mettre à la disposition des spécialistes, loin de tout calcul diplomatique étroit.
L’auteur de “La gangrène et l’oubli : la mémoire de la guerre d’Algérie” a également souligné que les archives, par essence, appartiennent aux peuples et sont un droit pour les générations futures des deux rives, précisant que “le refus d’en permettre l’accès constitue une faille dans la compréhension de l’identité contemporaine, d’autant plus que l’histoire de la révolution algérienne est devenue partie intégrante de l’histoire intérieure de la France en raison de l’interconnexion humaine”.
Evoquant la production cinématographique pendant la Révolution, Stora a indiqué qu’elle était absente du côté français en raison de la censure que le colonisateur imposait sur toutes les images susceptibles de mettre en évidence cette guerre inégale, tandis que, côté algérien, le manque était dû à la faiblesse, voire à l’inexistence de moyens.
Le cinéma français anticolonial a commencé à émerger avec la projection des films “Avoir 20 ans dans les Aurès” de René Vautier et “R.A.S” d’Yves Boisset.
Pour Benjamin Stora, le mérite cinématographique revient au réalisateur algérien Mohamed Lakhdar Hamina qui a réalisé des films réellement représentatifs des scènes de la Guerre de libération nationale, parmi lesquels “Le Vent des Aurès” et “Chronique des années de braise”.
Dans les années 1980 et 1990, le cinéma français a commencé à aborder la Révolution algérienne selon un narratif particulier qui ne présente qu’une vision unilatérale de l’image française, au moment où ce même cinéma ne traite toujours pas des crimes commis par les forces coloniales françaises lors de l’occupation de l’Algérie.
Benjamin Stora a conclu son discours en affirmant que la commission mixte algéro-française d’historiens “place le dossier de la facilitation de l’accès complet aux archives en tant que priorité absolue non négociable”, considérant que la vérité historique documentée est “la seule passerelle pour construire une relation future basée sur l’égalité et la reconnaissance mutuelle des faits”.
APS