Tourabi: Je n’ai pas ouvert des camps d’entraînement au FIS !
Cheikh Hassan Tourabi est l’une des personnalités islamiques les plus controversées sur plus d’un point. C’est l’un des principaux architectes de l’Etat islamique au Soudan, même s’il a rejeté ses conséquences considérant qu’il déforme l’islam, ce qui a entraîné le retournement de ses compagnons contre lui et son emprisonnement à plusieurs reprises.Hassan Tourabi est également un opposant de taille qui n’a pas peur de s’exprimer même si en cela le régime soudanais voit une trahison. Il a choqué le monde plus d’une fois avec ses fatwas. Néanmoins, l’Occident le considère comme symbole de terrorisme. Nous l’avons rencontré à son domicile dans la capitale soudanaise Khartoum…
- Cheikh Hassan Tourabi aborde pour commencer la situation au Soudan.
- Pour lui, le Soudan n’est pas une nation qui a un héritage commun et une histoire qui peuvent en faire un seul bloc.
- «Les dirigeants qui nous ont mené vers l’indépendance n’étaient que des libérateurs, et ignoraient que le colon régentait ce pays par la force. Il fallait savoir que la nation et la citoyenneté ne pouvaient s’instaurer que par l’adoption d’une politique unificatrice. Et pour s’accorder sur quelque chose, il faut être égaux car on ne peut conclure un tel accord sous la contrainte.
- Le Soudan s’est formé avec différentes langues et cultures, le niveau de développement était très hétéroclite, d’abord le Sud qui était isolé …et puis l’indépendance, et la succession de guerres…
- Nous avons été vaincus par la force sur la question du Sud et depuis que la région a adopté une autre culture, elle est quasiment autonome et rien ne nous lie à elle hormis le nom de l’Etat. Aucun ministre ne peut s’y rendre sans une autorisation. Il n’y a que la voie aérienne qui relie le Sud au reste du pays.
- Nous avons aujourd’hui donné aux habitants du Sud le droit à l’indépendance, et c’est un droit religieux si on se prétend pratiquant. La contrainte n’est pas une pratique musulmane. Ils accueilleront bientôt un référendum (NDLR: le référendum est prévu pour 2011), hélas, d’après notre constat, les sudistes soutiendront la scission à cause de notre laxisme.
- Normalement, les sudistes auraient du me détester d’autant que l’occident ne cesse de leur répéter que je suis un extrémiste, mais j’ai eu à leur parler y compris dans leurs églises en ayant recours à des passages de la Bible. J’ai aussi parlé avec le gouvernement du Sud. J’ai alors constaté que tous les problèmes avec eux avaient été résolus et donc, il n’y a aucun justificatif au différend qui existe, selon le gouvernement du Nord, avec le Sud.
- D’autre part, je ne reconnais pas les frontières établies par le colon, mais je fais avec, et je les respecte. Le parti auquel j’appartiens (NDLR: le Congrès Populaire) est la seule formation nationale, alors que les autres sont soit sudistes, soit nordistes.
- Nous comptons parmi nos militants des sudistes. Le problème avec les mouvements islamiques c’est qu’ils ne renferment pas toutes les factions du pays. Le mouvement islamique en Irak ne compte pas dans ses rangs, ni des kurdes ni des chiites.
- Pour le Darfour, les anglais l’ont puni pour avoir soutenu l’Etat ottoman durant la première guerre mondiale. Au départ, c’était un état islamique indépendant, dépourvu quasiment de rails, d’électricité, d’eau et d’enseignement. Tout comme le Sud s’est révolté, le problème du Darfour est survenu, et maintenant, il y a aussi un conflit dans le Nord».
- «Le Soudan menace d’exploser ravageant par la même la vie des gens, et nuisant à la réputation de l’Islam. Le problème est au niveau du pouvoir qui est tenu par des personnes sans notion de civilisation».
- «J’étais du côté du pouvoir mais je ne considère pas que j’avais tort. Ceux qui ont tort sont ceux qui se sont retournés contre moi. A chaque fois que nous nous rapprochons du pouvoir, l’occident fait pression sur le régime soudanais pour nous faire obstacle. Nous avons constaté que l’erreur c’est de dire dès le départ que nous sommes islamiques, car le monde se retourne alors contre vous, les arabes vous détestent et les occidentaux pousseront le reste à agir contre vous. La démocratie est importante en Occident mais ce qui est plus important c’est de rayer l’Islam de ce monde. Le différend a commencé car nous prônions la Choura à la place de la force absolue…Les militaires se sont accrochés au pouvoir et s’en sont pris aux musulmans…et c’est ce qui s’est réellement passé au Soudan…Sur les bases que nous avions proposées, nous aurions pu tous cohabiter ensemble».
- Sur la question de savoir si Tourabi veut que le président Omar Al Béchir comparaisse devant la Cour Pénale Internationale, notre interlocuteur estime que la justice mondiale est équitable et que le président soudanais doit comparaître devant la CPI. «Le président soudanais lui-même a eu recours à la CPI pour statuer dans la question du Sud… Je ne juge pas Béchir sur le plan juridique, mais sur le plan politique je le juge et je le considère responsable de tout ce qui se passe au Darfour».
- «Je ne suis pas contre une réconciliation avec l’actuel régime soudanais, mais nous ne sommes pas d’accord sur les principes. Un Etat islamique ne peut être fondé sur un modèle erroné».
- De nombreuses parties en Algérie accusent Tourabi d’avoir ouvert des camps d’entraînement pour des groupes liés au Front Islamique du Salut après la suspension du processus électoral, mais le cheikh dément catégoriquement ces allégations qui sont le fait des médias occidentaux. «L’occident déforme la vérité qu’il manipule à son gré. Je n’ai pas ouvert des camps d’entraînement au FIS, ni pour l’invasion de l’Europe», ajoute Tourabi.
- «Je me suis rendu en Algérie après le succès du FIS aux élections communales. J’ai vu que la poussée religieuse était alors forte dans votre pays. J’ai rencontré des dirigeants du parti qui était bien parti pour remporter les législatives. Quand je leur ai demandé ce qu’ils feraient s’ils prenaient le pouvoir, les réponses variaient. Quand je me suis enquis de ce qu’ils feront du pétrole, de leurs futurs rapport avec certains pays, leur vision de l’économie et de l’administration…ils n’ont pas trouvé de réponse !». «La question à l’époque s’assimilait davantage à un nouveau musulman qui ne savait pas prier et qui ne connaissait pas toutes les lois islamiques. Les dirigeants du FIS étaient limités sur le plan du savoir, et par ailleurs, les occidentaux n’auraient jamais permis de voir émerger un régime islamique aux portes de l’Europe».
- « S’agissant du terrorisme, il est une conséquence des politiques occidentales erronées. Je conseille les dirigeants de donner plus de libertés pour éradiquer le terrorisme. L’Islam est le premier à pâtir des actions des groupes armés qui agissent en son nom, et l’occident profite de cette situation pour répandre une fausse image de notre religion l’accablant et la rendant responsable de tout les maux».