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Yacef Saâdi: «J’ai une bombe que je ferai exploser au moment opportun»

الشروق أونلاين
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Djaâfar Saâda
Yacef Saadi en compagnie de la journaliste de Echorouk

Yacef Saâdi revient dans cette dernière partie sur les accusations portées contre lui dans la mort d’ Ali la Pointe et ses relations pendant et après la glorieuse guerre de Libération nationale avec « Germaine Tillion » qui a sauvé la vie, faut-il le rappeler, à 260 Algériens condamnés à mort et son exclusion de tout haut poste de responsabilité au lendemain de l’Indépendance.

Même après l’Indépendance, vous avez gardé vos liens avec Germaine Tillion. Pourquoi ne produisez-vous pas  alors un film sur cette dame que vous estimiez tant ?

Oui! J’apprécie et je respecte beaucoup cette dame avec qui j’entretenais de fortes relations jusqu’à sa mort. A chaque fois que je parte en France, je lui rends visite et lui remets des fleurs. Même après sa mort, je suis allé assister à ses obsèques et mis dans sa tombe un bouquet de fleurs à mon nom et au nom de tous les moudjahidine qui ne devaient leur salut qu’à elle. Pour rappel, cette dame nous a offert sa bibliothèque. Quant au film retraçant son parcours et ses positions vis-à-vis du peuple algérien, j’estime qu’il est impossible d’autant qu’elle était emprisonnée aux côtés des juifs avec qui elle cultive de grandes relations. Toutefois, je dois souligner qu’elle mérite un hommage particulier de la part de nos autorités en guise de reconnaissance de ses efforts consentis en vue de sauver la vie à des Algériens. Il serait préférable qu’on baptise une rue ou une institution à son nom.    

Certains disent que vous aviez vendu Ali la Pointe à l’ennemi. Pourquoi vous exactement ?

Ils le disent car Ali la Pointe était un ami à moi, mais il n’y a jamais eu aucune preuve m’incriminant dans cette affaire. Je dois t’informer que j’ai une liste de noms impliqués dans l’assassinat d’Ali et j’ai une bombe que je ferai exploser au moment opportun. Vous aurez droit à des révélations qui pourraient bien faire l’effet d’une bombe.

D’où vous viennent ces vérités ?

Des archives françaises et pour lesquelles j’ai dû dépenser des sommes colossales.

Vous avez dit que vous étiez condamné à la peine de mort à trois reprises. Comment avez-vous pu échapper à l’exécution ?

Tout à fait! C’est grâce à Germaine Tillion qui est intervenue auprès du général de Gaulle pour  la  levée de la peine de mort prononcée contre 260 prisonniers, y compris moi. En effet, la condamnation de la peine de mort a été supprimée, mais la peine à la prison à vie était maintenue en vigueur. Par la suite, j’ai été transféré de la prison Serkadji à El Harrach où je continuais à diriger les affaires de la Zone autonome derrière les barreaux grâce au beau-père des frères Mikhazni qui remettait mes lettres à mon frangin qui activait lui-aussi à Alger. Pour preuve, les lettres du Premier ministre français en témoignent. L’Algérie supplie la France de ne pas lui donner l’archive de la Révolution nationale. Tu sais pourquoi ? Si nous obtenions cette archive, une nouvelle guerre éclaterait et ferait plus de 100.000 morts, car tous ceux qui étaient anonymes hier, des harkis ou ceux qui ont pris les armes contre les Moudjahidine étaient devenus après l’Indépendance des ministres, des généraux et des leaders. En apprenant ensuite qu’on allait me transférer vers Berrouaguia, j’ai demandé à Germaine Tillion d’intervenir pour que je sois transférer en France car il me serait difficile de continuer à diriger Alger depuis cette prison. Effectivement, on m’a transféré en France où j’ai rencontré Hocine Aït Ahmed et Mohamed Boudiaf, remis en liberté alors pour négocier avec eux, tandis que nous étions restés derrière les barreaux jusqu’à l’Indépendance.  

Ce n’était pas la première fois que vous vous retrouviez en prison ?

C’est vrai! Mais permets-moi de te rappeler la première fois où j’étais incarcéré. Je me rappelle que lors de la mise en liberté de Abane Ramdane, nous , Krim Belkacem, Rabah Bitat, Amar Ouamrane, nous sommes réunis chez moi pour le persuader de rejoindre de nouveau les rangs de la Révolution. Au départ, il s’est ouvertement opposé à cette idée, mais après insistance il a décidé de revenir sur sa décision en posant des conditions. Il s’est fixé comme priorité la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, la suprématie du politique sur le militaire. « Si vous réussissiez à convaincre le reste des leaders à accepter mes conditions, je serais de vos côtés », nous a-t-il dit. Du coup, j’ai pris l’avion pour Paris et puis la Suisse, car Ben Bella et Boudiaf passaient par ce pays pour se rendre au Caire ou au Maroc. Après avoir mis Boudiaf au courant de ces conditions de Abane, il m’a répondu dit qu’ « il n’y a pas de problème ». Pendant mon séjour en Suisse, la police helvétique m’a arrêté et interrogé pendant 15 jours. Je n’étais libéré qu’une fois je l’avais convaincue que je n’avais aucun lien avec la Révolution. Une fois ma mission accomplie, j’ai dit à Boudiaf que je dois rentrer en Algérie.  J’ai pris illégalement un bateau en Belgique, et on m’a arrêté et m’est remis aux autorités françaises puis transféré en Algérie. Je leur ai répété que je n’ai aucun rapport avec la Révolution et que je leur ai dit être prêt à coopérer avec eux dans l’avenir. Depuis, je n’ai donné aucun signe de vie, jusqu’à ma deuxième arrestation en 1957.

Même après le recouvrement de l’Indépendance le conflit a atteint son paroxysme entre les leaders du pays. Que s’est-il passé au juste ?

Après l’Indépendance, nous étions allés en Tunisie et puis en Tripoli où le Front de libération nationale (FLN) ait proclamé l’Indépendance du pays. A peine les premiers horizons de la liberté ont commencé à se dessiner, soit fin 1961, des disputes ont éclaté entre les leaders, dont certains ont rallié le front de Taleb Ahmed, d’autres celui d’Ahmed Ben Bella, celui de Krim Belkacem et d’autres ont choisi le camp de Mohamed Boudiaf au point où de s’entretuer. A ma sortie de la prison, j’ai réglé mes comptes avec ceux qui prétendent diriger la  ZAA.

Lesquels ?

Les dirigeants de la Wilaya IV, dont un certain Azeddine. Je les ai tous chassés, d’autant plus que j’aie eu le soutien des prisonniers et des Moudjahidine qui travaillaient sous mon autorité.

Comment s’était déroulée l’investiture de Ben Bella ?

Ben Bella a choisi le camp des militaires, et c’étaient eux qui l’ont porté au pouvoir. Figurent parmi eux, Boumediène, Krim Belkacem et le président actuel Abdelaziz Bouteflika. L’armée avait la force et les armes et personne ne pouvait lui faire front. Ensuite, les choses ont changé et ces militaires ont cherché à le destituer et placer Houari Boumediène à la Présidence.  

Après l’Indépendance, vous n’avez occupé aucun poste bien que vous aviez le grade de colonel au sein de l’armée. Pourquoi d’après-vous ?

Après la proclamation de l’Indépendance, les leaders de la Révolution s’étaient réunis et le peuple a choisi Ben Bella comme Président de l’Algérie indépendante. Réunis dans une villa, Ben Bella a désigné son gouvernement en présence du Président actuel et en me nommant en tant que ministre de l’Intérieur, je l’ai interrompu: « Si Ahmed », lui dis-je. « Quoi ? », me demanda-t-il. « Je ne suis ni ministre de l’Intérieur ni responsable d’un autre département », lui dis-je. « Pourquoi? », me demanda-t-il un peu étonné. « J’ai envoyé des personnes affronter la mort, et je n’ai pas le courage d’arrêter une seule personne. Toutefois, permettez-moi de désigner Ben H’mida, alors ministre de l’Education à ma place ? », lui dis-je.

Est-ce que vous rencontrez aujourd’hui des responsables du pays ?

Non… Je ne vais chez personne et mes rencontres avec eux sont très limitées. Je rencontre parfois quelques-uns chez moi et parfois au téléphone. En effet, je me suis retiré complètement de la scène politique au vu de la situation dont elle se trouve actuellement.

Pourquoi accordez-vous un intérêt si particulier à l’Histoire ?

Je le fais essentiellement pour les générations futures. J’ai vécu ici, je me suis battu ici et je suis témoin de tout ce qu’elle a vécu l’Algérie pendant la colonisation française, et je suis en plein droit de jouir de mes droits sur l’ensemble du territoire du pays, car j’ai lutté pour l’Algérie entière et non pas pour Alger.

Vous avez réalisé un film que l’on qualifie de chef d’œuvre «la Bataille d’Alger», n’envisagez-vous produire un autre film ?

Je veux produire 40 films, mais avec qui dois-je collaborer ? Je ne peux les réaliser avec le département de Khalida Toumi, et je jure qu’ils ne parviendraient jamais à réaliser un film de la taille de «la Bataille d’Alger». J’ai fait ce film avec conviction et j’ai accepté d’en jouer un rôle bien que je n’ai jamais participé auparavant à un travail cinématographique. J’ai en effet insisté à ce que les endroits sélectionnés et les scènes de ce film soient réels.   

Aussaresses a dit avoir eu des preuves attestant votre trahison au pays et votre loyauté à la France ?

Aussaresses a quitté l’Algérie en 1957, et il n’était pas dans le pays lors de mon arrestation en septembre de la même année.

Je constate que vous avez une importante archive sur la Révolution algérienne ?

A l’annonce de l’Indépendance, nombreux étaient ceux qui s’étaient mis à occuper des villas et des appartements délaissés par les colons, et moi je me suis concentré sur la collecte des archives, notamment les procès-verbaux élaborés par la police française sur les bombes que nous avions faites exploser et les arrestations opérées dans la « ZAA ». Ma maison contient des archives aussi nombreuses que celles  du ministère des Moudjahidine.

Pourquoi ne les mettez-vous pas au service des autres ?

Je ne l’ai pas fait car le contenu ne devrait pas plaire à certaines personnalités. J’ai en ma possession des preuves de la condamnation des personnes au cours de la guerre de Libération nationale. Je lance appel à l’Etat d’offrir les moyens nécessaires pour l’écriture de l’Histoire, dont je suis prêt à recevoir chez moi des experts pour réaliser ce travail.

Aussaresses a écrit dans ses mémoires que vous continuez à recevoir un salaire vous provenant de l’Hexagone?

Qu’il dise ce qu’il veut ce criminel de guerre qui se dit réjoui des tortures qu’il faisait subir aux Algériens. Que vous me voulez que je dise d’un homme à grande atrocité, au point où sa propre fille ne lui adresse guère la parole.

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