Yémen : “Le départ de Saleh est une défaite symbolique très forte pour le régime”
La lutte pour le pouvoir est engagée au Yémen. Alors que l'opposition estime que le président contesté, Ali Abdallah Saleh, blessé lors de l’attentat du vendredi 3 juin contre son palais et hospitalisé en Arabie Saoudite, n'est plus en position de gouverner, son camp maintient qu'il est toujours constitutionnellement le chef de l'État.
Comment interpréter le choix du président yéménite de se faire soigner en Arabie Saoudite et non au Yémen ?
Son hospitalisation à Riyad peut signifier que son état est plus grave que ce que veulent bien dire les responsables saoudiens, qui avaient indiqué dimanche que l’opération s’était déroulée avec succès et qu’il devrait rentrer à Sanaa “après deux semaines de convalescence”. Sa sortie de l’hôpital si rapidement paraît compromise. Le président Ali Abdallah Saleh veut sans doute par ailleurs assurer sa sécurité en quittant son pays, après avoir été attaqué au sein de son palais.
Surtout, son transfert en Arabie Saoudite lui permet de quitter le pouvoir d’une manière moins honteuse que la signature d’une lettre de démission ou qu’une fuite, en se disant contraint par des raisons de santé. Elle lui permet de ne pas reconnaître sa défaite. Cette issue satisfait aussi les Saoudiens car elle va leur permettre de faire pression sur le président Saleh pour qu’il accepte un plan de sortie de crise.
Ali Abdallah Saleh pourra-t-il revenir au pouvoir ?
Son retour au pouvoir sera très difficile voire impossible. Il s’agirait d’une déclaration de guerre à l’opposition et au mouvement de contestation des jeunes. Ce conflit, il l’a déjà engagé le 22 mai, en refusant de signer le plan de sortie de crise et en engageant une répression violente contre le mouvement de contestation, et il a perdu. Son départ pour l’Arabie Saoudite représente en effet une défaite symbolique très forte : il a quitté le pays, avec la majeure partie de sa famille, ce que demandait le peuple depuis cinq mois, et son gouvernement est décapité, puisque de nombreux membres sont blessés, comme le Premier ministre, son adjoint ou les présidents des deux chambres du Parlement.
Par ailleurs, Ali Abdallah Saleh sera empêché de diriger de nouveau le pays par la communauté internationale, que ce soient les pays du Golfe, ou les pays européens et les États-Unis.
Y a-t-il un homme fort pour prendre la succession d’Ali Abdallah Saleh à la tête du pays ?
Selon la Constitution, le pouvoir doit normalement revenir au vice-président, Abdel Rabbo Mansour Hadi, originaire du sud du pays. Mais cet ancien militaire n’a jamais eu de réel pouvoir ni influence. Il a été nommé par Saleh en 1994, après que le Yémen du Sud a vainement tenté de faire sécession, pour finalement retomber sous le contrôle du gouvernement de Sanaa. Par sa désignation, le président a voulu adresser un message de réconciliation aux populations du Sud, leur signifier qu’elles allaient être représentées et écoutées. Mais en réalité Abdel Rabbo Mansour Hadi est resté un personnage de circonstance, un symbole. Aujourd’hui, il est propulsé sur le devant de la scène, entre différentes forces qui luttent pour le pouvoir.
Quelles sont à présent les principales forces dont dépend l’évolution de la situation au Yémen ?
La première est constituée de la famille du président qui, même affaiblie, tient encore les rênes du pouvoir et dirige les organes de sécurité : le fils aîné de Saleh, Ahmed, qui apparaissait comme le successeur désigné de son père, dirige la garde républicaine, tandis qu’un autre fils, Khaled, commande une division d’infanterie postée dans la région de Sanaa ; ses neveux Ammar, Yahya et Tarek sont respectivement aux commandes de la sûreté nationale, de la sûreté centrale et de la garde présidentielle ; enfin, le demi-frère du président, Mohammed Saleh al-Ahmar, est commandant des forces aériennes.
En face, on trouve un rassemblement de partis d’opposition, comme le Parti socialiste yéménite ou le Rassemblement yéménite pour la réforme, parti “islamo-tribal”, dirigé par Hamid Al-Ahmar, frère de Sadek Al-Ahmar, cheikh suprême de la confédération tribale des Hachid et l’un des hommes forts de l’opposition. Autre figure de ce mouvement : le général Ali Mohsen Al-Ahmar, demi-frère de Saleh, qui a fait défection le 21 mars et dont les troupes se sont déployées autour de la place du Changement à Sanaa afin de protéger le campement de l’opposition contre les attaques du gouvernement.
Enfin, le mouvement populaire, qui a mobilisé beaucoup de jeunes, est devenu une force incontournable du pays, dont doivent tenir compte les autres forces. Les contestataires essayent toutefois de ne pas être récupérés par le régime, ou par l’opposition, dont ils se méfient, dans la mesure où elle a participé au régime et ne les a soutenus que tardivement.
Comment ces forces pourraient-elles parvenir à un accord ?
Les jeunes et l’opposition ont appelé à la formation d’un conseil présidentiel intérimaire, incluant toutes les forces du pays, y compris des membres du parti présidentiel, le Congrès populaire général. Ce conseil gérerait les affaires courantes, et devrait former un gouvernement, réformer la Constitution et mettre sur pied une structure législative, le conseil national transitoire. Il s’agit ainsi de combler un vide, pallier le spectre d’un régime décapité et qui n’a plus de légitimité.
Ce conseil présidentiel intérimaire pourrait être dirigé par le vice-président Abdel Rabbo Mansour Hadi, protégé par l’opposition, et notamment le général Ali Mohsen Al-Ahmar. Ces derniers souhaitent en effet qu’il gouverne de manière temporaire jusqu’à la tenue d’élections. Il serait le garant de la passation de pouvoir, un gage de légalité.
Le départ du président peut-il accroître l’instabilité sécuritaire du pays ?
Le bras de fer entre l’opposition et le régime n’est pas achevé, même si l’opposition est aujourd’hui en position de force. Tout dépendra de la famille du président : soit elle se montre raisonnable et accepte la formation d’un conseil présidentiel intérimaire, dont elle ne ferait pas partie ; soit au contraire elle réagit de manière inconsidérée et entraîne le pays dans une guerre interne.
Pour l’instant, des rumeurs courent selon lesquelles le clan Saleh aurait déjà constitué un comité militaire avec ses différentes troupes, laissant planer la menace d’un coup d’État. Mais il reste difficile pour le régime d’espérer gagner sur le plan militaire, notamment en raison des défections militaires qui se poursuivent.
La stabilité politique et sécuritaire du pays dépendra au final du rôle de l’armée, si elle parvient à garder un semblant d’unité pour assurer la sécurité du pays, et de la capacité des forces à concilier les aspirations à plus de démocratie des jeunes avec celles au pouvoir des hommes forts de l’opposition.