Benjamin Stora : on ne peut pas éteindre “un incendie mémoriel” par un seul geste
L’historien français Benjamin Stora est revenu, dans ses réponses à Echorouk, sur les récents développements des relations algéro-françaises et sur la reprise progressive du dialogue entre Alger et Paris, à la suite de la visite du ministre français de l’Intérieur Laurent Nunez en Algérie les 16 et 17 février derniers.
Il a déclaré :”Entre la France et l’Algérie, malheureusement, l’émotion est très présente… Les passions nées de la longue période d’occupation coloniale, la douleur, viennent sans cesse percuter des rapports qui pourraient être évidents « d’État à État ». Des événements, des campagnes et des tensions perturbent régulièrement ces relations. Tout cela laissera des traces, sans empêcher, je pense, une reprise du dialogue.”
De son côté, Laurent Nunez s’est dit “heureux et satisfait” à l’issue de son audience avec le président Abdelmadjid Tebboune le 17 février 2026.
Cette visite intervient après le passage de son prédécesseur Bruno Retailleau, associé à la droite populiste, dont la période au ministère de l’Intérieur a été marquée par une campagne hostile à l’Algérie, soutenue notamment par l’extrême droite et certains médias liés au milliardaire Vincent Bolloré.
Évoquant les facteurs ayant contribué à cette relative détente, il souligne qu’une partie de l’opinion algérienne a ressenti, au cours de l’année écoulée, l’existence d’une forte campagne anti-algérienne en France. Toutefois, la visite de Laurent Nunez à Alger a permis de relancer le dialogue, contredisant les appels à une rupture des relations. Les discussions ont notamment porté sur les questions migratoires et sécuritaires.
Depuis l’indépendance, les relations entre Alger et Paris restent marquées par des tensions récurrentes. Dans un entretien accordé à Echorouk, l’écrivain et ancien ministre Azouz Begag a estimé que la crise amorcée en 2024 est “sérieuse” et “laisse des cicatrices durables”.
Concernant les conditions d’une relation apaisée, l’historien insiste sur la nécessité, côté français, d’une approche plus attentive de l’histoire coloniale, en Algérie comme dans d’autres pays africains, où les nouvelles générations rejettent les formes de néo-colonialisme. Une relation équilibrée suppose, insiste l’historien, un respect mutuel.
Il préside, pour la partie française, la commission mémorielle conjointe sur la période coloniale (1830-1962), composée de dix historiens. Lancée en août 2022, celle-ci a suspendu ses travaux à l’été 2024 en raison de la crise diplomatique.
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Interrogé par Echorouk sur une éventuelle relance, il n’a pas exclu cette possibilité : “Pourquoi pas ? Mais on ne peut pas, par un seul geste, éteindre un incendie mémoriel d’une grande ampleur. C’est un chantier de longue durée, qui devra être poursuivi par de nouvelles générations de chercheurs, en France et en Algérie.”
L’Algérie continue de réclamer une reconnaissance officielle des crimes coloniaux, des excuses explicites, ainsi que la restitution des archives nationales, des cartes des essais nucléaires dans le Sahara et des restes de résistants algériens conservés en France.
(Article traduit de l’arabe)
Madjid Serrah