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ENTRETIEN :

Bertrand Badie, politiste : « La puissance aujourd’hui sait détruire, mais ne sait plus construire »

ماجيد صراح
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lesideesmenentlemonde.fr
Le chercheur en relations internationales Bertrand Badie lors d'une conférence donnée le 16 novembre 2018. 

Le chercheur en relations internationales Bertrand Badie, l’un des plus éminents théoriciens contemporains de la discipline, estime que le système international traverse aujourd’hui une crise profonde. Le conseil de sécurité est paralysé et l’efficacité du droit international s’est considérablement affaiblie.  

Dans cet entretien accordé au quotidien Echorouk, le professeur émérite à Sciences Po évoque l’avenir des organisations des nations unies, la possibilité de les réformer, ainsi que la place des pays du sud dans un système international de plus en plus dominé par la logique de puissance.

Echorouk: Que reste-t-il aujourd’hui du système de l’Organisation des Nations unies et de la mission pour laquelle il a été créé ?

Bertrand Badie : Il est clair que le Conseil de Sécurité est totalement paralysé et livré intégralement au jeu de puissances qui ne parviennent qu’à se neutraliser, sans pouvoir aller plus loin dans la construction d’un ordre international positif. En revanche, le système onusien reste actif et positif au travers de ses agences relevant du multilatéralisme social (FAO, PAM, HCR, PNUD, UNICEF…) qui contribuent grandement à la paix. Malheureusement, Donald Trump tend à les menacer en commençant à les priver des contributions financières américaines.

Existe-t-il encore une réelle possibilité de réformer l’ONU, ou bien risque-t-elle, à terme, d’être remplacée par un autre système international ?

Toute réforme sera difficile car elle risquera de se heurter à un véto d’une grande puissance! Il faut se mobiliser pour sauver l’essentiel, et en particulier le multilatéralisme social désormais en péril. Il faut aussi réévaluer le rôle de la diplomatie bien en peine aujourd’hui!

En l’absence d’un droit international réellement appliqué, comment les pays du Sud peuvent-ils s’adapter et défendre leur souveraineté ?

Le droit international n’est pas respecté, mais il dispose d’une capacité énonciatrice sans cesse plus puissante. Il n’est qu’à voir l’impact des récentes décisions de la CIJ et de la CPI qui ont profondément marqué l’opinion publique internationale et même les chancelleries. Le mettre en évidence est la seule chance ouverte aux pays du Sud de pouvoir se défendre.

Pourquoi selon vous, durant les événements récents, notamment à Gaza et au Moyen-Orient, on a peu entendu les pays occidentaux, qui évoquent souvent le droit international et les droits de l’homme, exiger le respect du droit et des règles internationales? Ces événements illustrent-ils l’affaiblissement du droit international ?

Les pays occidentaux ne veulent pas, idéologiquement et stratégiquement, se couper ni des Etats-Unis ni d’Israël. Malgré les 100 000 mille morts de Gaza, l’État d’Israël n’a fait ainsi l’objet d’aucune sanction; de même, les attaques américano-israéliennes sur l’Iran, commencées le 28 février dernier, n’ont pas été clairement dénoncées comme contraires au droit international… Celui-ci s’en trouve effectivement affaibli.

Assiste-t-on aujourd’hui à un retour durable à une logique de rapports de force entre grandes puissances au détriment du droit et des institutions internationales ?

Il ne s’agit pas véritablement d’un “retour du rapport de force”, car celui-ci a perdu la vertu organisatrice qu’il avait autrefois et n’est plus principe d’ordre et d’hégémonie. Aujourd’hui, la puissance est plus que jamais capable de  détruire, mais elle n’est plus à même de construire, de produire un ordre nouveau stable: elle est donc en péril d’inefficacité!

Propos recueillis par Madjid Serrah

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