Chadli: «Le pouvoir devait être remis au FIS en 1991»
Lors de cette interview accordée à une revue de l’Université Sophia des études asiatiques, Chadli Bendjedid est revenu sur son enfance, son éducation et ses débuts au sein des rangs de lutte contre le colonialisme français.
Tant de sujets ont été abordés, à l’instar de la lutte de son père, l’Association des Oulémas musulmans algériens, le communisme en Algérie, les événements d’Octobre 1988 et la victoire du FIS aux élections législatives de 1991, à qui selon Chadli, on doit remettre le pouvoir car c’est le peuple qui lui a donné sa voix .
Journaliste: Tout d’abord, je voudrais vous poser quelques questions sur votre vie privée. Etes-vous réellement né dans le village de Bouteldja ?
Chadli: Non, je ne suis pas né à Bouteldja, mais plutôt dans un village qui s’appelle « Sabâa » sis entre ledit village et Annaba.
Il est nommé Sabâa (7 en français), car les premiers autochtones ayant habité ce village étaient au nombre de 7 frères.
C’est un petit village qui garde au jour d’aujourd’hui son appellation, qui préserve ses vieilles bâtisses. Rasé par l’armée d’occupation pendant la guerre, mais après l’Indépendance, nous l’avons restauré.
*Quelle-était la fonction de votre père?
*Mon père était un paysan. Il possédait de nombreux terrains. Il est issu d’une famille riche.
*De quelle région était tvotre mère?
* Ma mère est de la même famille que mon père. C’était sa cousine paternelle. En conservant les traditions et les coutumes, notre famille oblige à leurs enfants le mariage consanguin.
*Votre nom a-t-il un rapport avec la Tariqa chadlia?
*Mon, père m’a donné ce nom par respect au cheikh de la Tariqa chadlia, Abi Al Hassan Chadli.
En réalité, mon nom n’a aucun lien avec le cheikh de la Tariqa chadlia.
*Quel est le mouvement politique auquel appartenait votre père?
*Il appartenait au Mouvement national algérien dirigé par Ferhat Abbas. Il était l’un des partisans de Ferhat Abbas. Il était de la classe moyenne, dite « La petite bourgeoisie ».
*En quelle année votre père a-t-il rejoint le parti de Ferhat Abbas?
*Il l’a rejoint avant même le déclenchement de la guerre de Libération. Son militantisme a commencé avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’à sa fin. Il militait jusqu’à 1954, où toutes les formations politiques ont été regroupés dans un même parti, qui est le Front de libération nationale (FLN).
* L’école coranique dans laquelle vous avez étudié la langue arabe, est-elle affiliée à l’Association des Oulémas musulmans algériens?
*Oui, elle était d’une manière à l’Association des Oulémas, dont l’enseignant qui assurait cette tâche, était cheikh Salah, qui a une maîtrise parfaite de l’arabe et à qui je dois un grand respect. J’ai demandé même son avis sur le déclenchement de la guerre de Libération, et m’a dit que c’était le meilleur chemin et m’a même encouragé de rejoindre les maquis.
J’ai effectué mon enseignement primaire dans ladite école.
J’étudie en la langue arabe pendant les vacances, tandis que j’étudie dans une école française dans les autres jours.
*Où-étiez-vous le jour du déclenchement de la guerre de Libération nationale le 1er Novembre 1954?
*Bien évidemment, je luttais contre le colonialisme français avant cette date. J’étais militant du Mouvement national, d’où a été déclenchée la guerre de Libération. Avant le 1er Novembre 1954, j’étais à Sabâa au sein du Mouvement national.
*Où est-ce-que vous étiez avant de rejoindre le FLN?
*Il y avait à cette époque-là, des partis politiques avant que le FLN ne soit créé. Mon père d’ailleurs, était militant au sein du parti dirigé par Ferhat Abbas. Une fois qu’on avait plusieurs formations politiques, j’ai choisi celle qui appelle à une lutte armée, contrairement à celles qui croient en lutte politique.
*Etiez-vous membre du FLN dans la wilaya de Constantine en 1955?
*Non, je n’étais pas à Constantine. Au déclenchement de la guerre de Libération, chacun a rejoint un front organisé sans autant qu’il y ait une coordination entre les différentes organisations. Ce n’est qu’après la tenue du Congrès de la Soummam le 20 août 1956, que la coordination a été établie entre le FLN et les wilayas historiques.
*Est-ce vrai, en 1955 vous étiez à la tête de la wilaya II historique, le Constantinois?
* Non, j’étais dans une région qui s’appelle Souk Ahras, qui n’était pas la wilaya II. C’était après la tenue du Congrès de la Soummam, que les wilayas historiques à savoir le Constantinois, l’Aurès et l’Algérois ont été créées.
Six éminents leaders ont dirigé les travaux du Congrès, et c’étaient eux-mêmes qui ont créé le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GRRA).
Ce sont eux ayant appelé à prendre les armes, à désobéir l’administration français et à déclarer la guerre à la France.
Au départ, c’était difficile car il n’y avait pas contacts entre les différentes parties.
En réalité, certaines études tendent à amoindrir ces événements. Mais, si on suit l’enchaînement de ces événements survenus en ordre chronologique depuis le déclenchement de la Guerre, au départ dans les maquis, le travail de coordination fait entre l’ensemble des parties jusqu’à la mise en œuvre du GPRA, les choses semblent être plus compliquées que de celles qu’on retrouve dans certains écrits. Le plus important pour nous, c’est de rejoindre le maquis et déclarer la guerre contre les forces coloniales.
J’ai réussi à récupérer des armes allemandes, lorsqu’un avion allemand emportant à son bord plusieurs armes a été attaqué à Annaba.
Les deux rescapés pilotes allemands ont laissé derrière eux ces armes et, ont pris le large à bord d’un bateau allemand.
Nous avons ramassé cette munition et nous l’avons stockée. A ce moment-là, j’avais 15 ans. Après le déclenchement de la guerre, nous avons fait usage de ces armes pour lutter contre les forces de l’occupation.
*Est-ce vrai, la Tariqa Soufia (soufisme) aidait l’armée coloniale?, et que l’Association des Oulémas a inculqué l’esprit du nationalisme dans les esprits du peuple algérien?
*Moi personnellement, je ne peux accuser ces courants d’avoir coopérer avec l’armée coloniale ou l’administration française. Le peu d’adeptes des zawiyas Soufia travaillaient avec l’administration française, tandis que d’autres adeptes de la Tariqa Soufia étaient nationalistes.
*Comment trouviez-vous l’Association des Oulémas musulmans algériens?
*Elle a joué un rôle principal en encourageant les gens à lutter et à manifester remarquablement l’esprit du nationalisme.
*A cette époque-là, il y avait quelques différends entre l’Association des Oulémas et le FLN!
*C’est vrai, il y a un différend en ce qui concerne la post-révolution et la tendance future à adopter. Les Oulémas soutiennent pour leur part, la tendance religieuse, tandis que les leaders de la Révolution nationale ont soutenu les idées d’ouverture et de s’éloigner relativement de la tendance religieuse et spirituelle.
A cette époque-là, il y avait quelques différends entre l’Association des Oulémas et le FLN !
*C’est vrai, il y a un différend en ce qui concerne la post-révolution et la tendance future à adopter. Les Oulémas soutiennent pour leur part, la tendance religieuse, tandis que les leaders de la Révolution nationale ont soutenu les idées d’ouverture et de s’éloigner relativement de la tendance religieuse et spirituelle.
*Quel était le rôle joué par Cheikh Ibrahimi pendant la guerre de Libération?
*Cheikh Ibrahimi a joué un rôle de premier rang pendant la guerre de Libération. Au début, les partis à tendance politique et religieuse hésitaient d’adhérer au FLN, mais dès le déclenchement de la Guerre la plus part d’entre eux a rejoint les rangs du FLN, y compris l’Association des Oulémas musulmans.
Cependant, une fois l’indépendance est acquise, de nombreux leaders ont émis le souhait de regagner leurs différents auxquels ils appartenaient jadis. Ce qui a engendré de nombreux problèmes à l’Algérie indépendante.
*Chadli est arrivé au pouvoir à la même année où avait été déclenchée la Révolution islamique en Iran. Cette révolution a servi de modèle pour le peuple algérien. Quelle est le rôle de la Révolution islamique en Iran sur le renforcement de l’Islam en Algérie ?
* En réalité, l’Algérie a connu une homogénéité avec les traditions, principes et les valeurs de son peuple au début de la révolution. L’Algérie a préservé son appartenance à la nation arabe et à l’Islam.
En revanche, la Révolution iranienne n’a guère influé sur le développement des événements survenus dans le pays, et au contraire, ce sont nous qui avons assisté dans leurs problèmes avec les Américains et avec le régime du Shah en Iran. D’ailleurs, les Iraniens appartiennent à la doctrine chiite, tandis que nous les Algériens et le Maghreb appartenons à une doctrine Malikite.
*Comment expliquez-vous l’augmentation de nombre de mosquées en Algérie durant les années 70 et la promulgation d’une loi interdisant la vente d’alcool dans le pays en 1976 ? La société algérienne ne s’est-t-elle pas retirée de la laïcité pour être plus croyante ?
*Effectivement, mais c’est une transformation qui a été progressive. Après l’indépendance du pays, le gouvernement algérien sous l’égide de Ben Bella, a établi le socialisme. Mais, par la suite nous avons renoncé à ce système qui diffère de traditions et coutumes du peuple algérien. Un système qui a échoué sur tous les plans, économique, politique et social, lequel a ouvert grand la porte devant le courant religieux. Celui-ci a répandu dans le pays de manière significative durant les années 70, où le nombre de mosquée a connu une forte augmentation.
*N’y a-t-il pas de conflit entre les tendances socialiste et islamique pendant la Guerre?
* Non, il n’y avait de telles tendances pendant la guerre, car l’adhésion au FLN est conditionnée par le retrait des autres formations. Il n’y avait au sein du FLN, que ceux ayant divorcé de leurs tendances antérieures. C’est de cette manière qu’on a pu faire taire d’autres courants et donner une suprématie au FLN, qui n’a qu’un seul mot d’ordre, celui de la guerre.
*Quelles étaient les raisons réelles des événements d’Octobre 1988?
*C’étaient les réformes que j’ai décidées étaient à l’origine des événements du 5 Octobre 1988. Bon nombre de responsables issus du FLN et autres étaient contre le processus démocratique, la liberté de la presse, d’expression et de choisir ses représentants que j’ai voulu instaurer dans le pays.
A leurs yeux, en donnant plus de liberté au peuple de choisir ses représentants, ils risquent de perdre leurs acquis, intérêts et les postes qu’ils occupaient à l’époque où une il n’y avait qu’un seul parti, le prédominant de tous, à savoir le FLN.
C’étaient eux, qui ont incité la population à contester contre les réformes que j’ai annoncées.
Dire que c’était la démocratie qui a provoqué les événements d’Octobre 1988, est faux.
*Y a-t-il une organisation précise derrière ces événements?
*Non, c’étaient des militants du FLN qui ont incité à de telles manifestations.
* Cela veut dire que ces événements n’ont pas été organisés?
*Non, il n’y avait pas une partie bien précise derrière ce qui s’est passé en Octobre 1988. Mais, le FIS a tiré profit de ces manifestations en gagnant la sympathie et le soutien du peuple sur la scène politique au détriment du FLN.
*Comment expliquez-vous les résultats obtenus par le FIS lors des élections de 1990?
*La démocratie a donné au peuple le droit de choisir ses représentants en toute liberté, exactement comme ce fut le cas en Palestine où le peuple a voté pour le Hamas. Les Palestiniens ont donné leurs voix pour le Hamas, pour venger des erreurs commises par Fatah. En Algérie, le peuple a également décidé de sanctionner à sa manière les responsables du FLN qui ont dilapidé les deniers publics, en votant pour le FIS.
*Le gouvernement algérien n’a pas accepté les résultats obtenus par le FIS en 1991 et a décidé de le dissoudre. La conséquence était tragique, car pas moins de 100 000 personnes ont été alors tuées. Croyez-vous, que le pays aurait pu éviter cette tragédie s’il avait remis le pouvoir au FIS ?
*Bien évidemment, les problèmes provoqués après les échéances électorales devraient être résolus au sein du Parlement. Franchement, je n’accuse pas tous les militants du FLN, car il y en a eu ceux qui ont accepté les résultats du scrutin et préféraient que le FIS installer son gouvernement. Puis, le conflit sera politique, et sera débattu au niveau de l’hémicycle en entendant les différents points de vue.
Il était préférable d’éviter toute cette crise, à laquelle nous sommes confrontés au jour d’aujourd’hui. J’étais positionné aux côtés des principes démocratiques, car c’était le peuple qui a choisi le FIS, comme représentant, d’où il nous appartenait de remettre le pouvoir à ce parti.
Cependant, des membres du parti du FLN m’ont demandé d’annuler le scrutin et les résultats obtenus, chose que j’ai catégoriquement rejetée, en signe du respect de la Constitution et du serment que j’ai prêté devant le peuple algérien de respecter sa volonté. Que va-t-elle dire l’opinion algérienne publique si j’ai annulé le scrutin? Ils diraient peut être que Chadli aurait voulu rester pour longtemps au pouvoir. Pour m’éviter d’entacher de cette pratique, j’ai renoncé au pouvoir et déposé ma démission en guise de respect au choix exprimé par le peuple algérien.
Ont tort ceux qui prétendent que c’était un coup d’Etat, car ma démission émane de ma propre volonté et n’a nullement dictée par une autre partie.
*Le gouvernement algérien devrait donc accepter les résultats du scrutin, n’est ce-pas?
*Tout à fait, si le gouvernement avait accepté les résultats obtenus par le FIS, on aurait évité la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. J’ai voulu que le peuple algérien assume ses propres choix. Nous aurions dû respecter le choix du peuple et donné de la chance au FIS d’installer son gouvernement. Il nous appartenait de juger le FIS selon les règles de la loi fondamentale du pays (Constitution) et ne pas respecter la volonté du peuple était une erreur fatale.