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Domenico Quirico: La Syrie, le pays du mal et de la désolation

الشروق أونلاين
  • 2035
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Domenico Quirico, est de la race des journalistes, qui adorent le terrain, et préfèrent prendre l’information sur les lieux. Il a déjà traversé la Méditerranée de la Tunisie vers l’Italie sur une embarcation de la mort, avec de jeunes Tunisiens, qui n’avaient d’objectifs que l’Eldorado occidental. Aussi, il a couvert la révolution tunisienne, libyenne et suivi le cheminement dans ces deux pays. Avec plusieurs visites en Syrie en guerre, dont la dernière a tourné en drame, pour être pris en otage par ses propres hôtes qui étaient censés le protéger et surtout l’aider à accomplir son rôle de journaliste. Au total 152 jours et nuits, d’attentes, où se sont mélangés désespoir, déception, mais surtout désolation, sans oublier cette soif du savoir et ce réflexe de recherche de la vérité, dont un journaliste ne peut jamais s’en débarrasser.

De cette expérience qui a duré plusieurs mois, il est sorti avec une cicatrice certaine sur le plan personnel, mais surtout un livre (en italien) «Le pays du mal», dans lequel il relate aussi bien les faits, mais surtout porte un regard à la fois analytique que révélateur de la dimension humaine de cette catastrophe totale.

Tu es entre en Syrie comment? Je suis entré en Syrie avec L’Armée Syrienne Libre (ASL) avec laquelle j’avais des contacts. Ils sont venus me prendre à Beyrouth le 6avril 2013. J’ai traversé la frontière avec une «katiba» [Brigade] de cette armée vers la ville de Yabroud. Cette ville était contrôlée au moment du passage par l’ASL Oui, elle l’était en cette période, mais ne l’est plus actuellement. Ensuite nous sommes allés dans la ville de Qarah avec l’idée de rejoindre les faubourgs de la capitale Damas, contrôlée par cette armée. Mon but était de constater la situation dans la capitale, qui constitue militairement et symboliquement un enjeu de taille dans la confrontation. Vous avez pu rejoindre ces faubourgs? Les combats faisaient rage dans les faubourgs de Damas, et il nous était impossible d’y accéder. De ce fait l’ASL m’a proposé de rejoindre Al-Qusayr, qui était, en ce moment presque encerclée par l’armée du pouvoir et les combattants du Hezbollah, à l’exception d’une route montagneuse très dangereuse. Pour vous avez opté pour un choix aussi dangereux que celui de la ville de Damas? J’ai voulu constater par moi-même la présence du Hezbollah, et aussi voir son influence sur le rapport des forces militaires. Sachant que cette ville relève d’une importance stratégique et déterminante, elle est sur la route stratégique entre Homs, une ville très importante dans la confrontation et le Liban. De ce fait, le contrôle de ce couloir est déterminant pour le futur de la confrontation. Vous êtes arrivés à cette ville en quelle date? Nous sommes arrivés le 8 du même mois avec un convoi de vivre et d’armes. J’ai rencontré le commandant local de l’ASL, qui m’a autorisé à circuler librement dans la zone qu’il contrôle en compagnie d’un guide du bureau de presse de cette armée. J’ai constaté que les avions du régime ont pu infliger des pertes énormes à la ville. La situation était catastrophique? Effectivement, la ville était à l’agonie et presque totalement encerclée, et j’ai demandé à rejoindre Qarah. La réponse était affirmative et a été mis à ma disposition une camionnette avec un chauffeur. On a quitté la caserne de l’ASL de nuit, aux environs de 20h afin d’éviter les feux de l’armée syrienne et du Hezbollah. Apres 10 mn de route, Deux camionnettes armées nous ont barré la route, ont tiré en l’air. Des hommes sont venus vers nous, m’ont mis un sac sur la tête et m’ont kidnappé. Qui étaient ces hommes? Apres 10 mn de voyage, on s’est arrêté et m’ont enlevé mes vêtements et m’ont donné d’autres et m’ont frappé et m’ont dis qu’ils étaient la police du régime syrien. La police de Bachar Assad, comme disait l’un d’eux. Ils portaient des uniformes? J’avais les yeux bandé, et j’étais dans une peur totale. Car j’ai déjà reçu par e-mail des lettres des menaces émanant de l’Ambassade de Syrie à Rome. Vous êtes certain de l’origine? Il avait le papier entête? Et après? On m’a gardé les yeux bandés pendant deux jours. Et après je ne voyais qu’une seule personne qui portait un pantalon de l’armée régulière. Je voyais du lieu où j’étais les monts du Liban et on entendait les combats. Je n’ai pas encore quitté Al-Qusayr. J’ai compris que je n’étais pas prisonnier du régime au moment où les avions du régime ont commencé à bombarder notre lieu et la DCA ripostait. Impossible, je me suis dis. Le régime ne pouvait bombarder ses propres positions avec une telle force et un tel acharnement. Vous avez évoqué cette question avec le gardien? Il persistait toujours qu’il était de la police de Bachar. Il a changé de langage à l’approche des combattants du Hezbollah, car la maison où on était est devenue zone de combat, à moins de 100 m du front. Ils t’ont fait évacuer? Ils m’ont éloigné de cette zone vers une autre plus sure, mais l’aviation continuait toujours à bombarder, d’où le besoin de me faire changer toujours à l’approche des combats. Cette situation a duré combien de temps? Deux mois. Sachant que dans un des lieux de détention, j’ai pu constater des caisses de munitions, de production russe, sur lesquelles étaient marqué qu’elles étaient destinée au régime de Kadhafi. Chose qui prouve une aide directe du régime actuel en Libye pour la rébellion syrienne? Certainement, cette chose était connue et même reconnue par les deux parties. Etes-vous arrivez à un stade de déception totale? Certainement, surtout que mes geôliers m’ont fait subir deux semblants d’exécutions. Sentir le canon d’un pistolet sur la nuque, et un doigt sur le point d’appuyer. Cette sensation arrête le temps, et surtout fait revenir toute une vie en une seconde. Un regret en ce moment? Je ne peux parler de regret, car je savais le danger auquel j’étais confronté par mon métier en général et en particulier ma visite en Syrie, mais plutôt une sensation de fin de voyage. Avec une mort loin des siens et de sa famille. Surtout sans aucun contact avec votre famille? Plutôt sans aucun contact avec le monde extérieur. Personne (ma famille et mon journal) n’était au courant de ma captivité. Quelle a été la position de vos geôliers concernant ce point? J’ai essayé de leur expliquer que j’étais toujours, à travers mes positions et particulièrement mes écrits, un fervent partisan de la révolution du peuple syrien. Quelle a été la réponse? Ils m’ont répondu que la révolution va mal et a un besoin incessant d’argent et que l’Italie va payer la rançon de ma liberté. J’étais très mal traité, je ne mangeais que le reste de la nourriture, et surtout sans droit de se laver Ma situation était pire que dans les Goulag russe, je n’avais le droit aux toilettes qu’avec l’autorisation de mes geôliers La situation militaire aussi n’était pas brillante pour vos ravisseurs aussi? Catastrophique même, au point de décider de quitter la ville, dans un essai de forcer le blocus à travers un convoi de camionnettes. Il y avait certes des combattants mais aussi, beaucoup des civils. Des blessés, des femmes et même des enfants. Vous avez laissé la ville d’El-Qousseir dans quelle situation? Elle était Stalingrad pendant la deuxième Guerre mondiale. Une similitude parfaite. Votre nombre? Entre 8 a 10 milles Vous avez réussi? L’encerclement était presque parfait, notre convoi a subi des bombardements nourris de la part de l’armée du régime, au point de décider de continuer à pieds. Vous avez subi des pertes? Des pertes énormes, et surtout une image de désolation totale, avec des morts à couvrir le parcours en entier. On avançait dans les combats. Cette situation a duré combien de temps? Deux jours, avec une image que je ne pouvais oublier. Semblable à celle de Moise qui traversait la Mer Rouge. On est passé dans une vallée tout en feu, et on avançait dans l’herbe qui brulait autour de nous. Comment était le rapport avec les ravisseurs pendant cette errance? Je n’ai cessé de dire et même d’insister que me priver de mon ordinateur et mon téléphone, portait préjudice à leur cause. Car je peux alerter l’opinion mondiale et surtout faire pression sur le régime de Damas pour qu’il accepte au moins d’ouvrir un couloir humain pour les civils et les blessés. Quelle était la réponse? J’étais pour eux un butin qui va rapporter une rançon uniquement, et n’avaient conscience de rien d’autre. Mais surtout refusaient de comprendre le profit qu’ils pouvaient tirer des mes articles que je n’ai pu écrire. A ce point? J’ai tellement supplié aussi de me laisser faire un signe même très bref à ma famille, et dire uniquement que j’étais en vie. Le chef du convoi, refusait en riant, prétextant l’absence du réseau. Il faut rappeler que le réseau téléphonique libanais couvrait la région. Vous n’avez pas pu donner signe de vie à ta famille? Un combattant blessé m’a fourni son portable et j’ai pu appeler ma femme, juste lui dire «C’es moi. Elle m’a dit «tu es vivant?». La communication a coupé, peut-être par manque de solde ou perturbation dans le réseau. Un soulagement, certainement? Un très grand soulagement, mais le Chef m’a vu téléphoner, et a ordonné la saisie du téléphone Une traversée très difficile? On est resté deux jours sans nourritures et sans dormir. Certains ont mangé des fruits de pêche sur arbres. Des fruits verts encore, dont ils ont pris le noyau encore tendre. Sans oublier les pertes humaines et les blessés qu’on était obligés de soigner avec presque rien. Vous avez fini par franchir le blocus? Oui, mais à quel prix… On a s’est rassemble puis on est allé vers Yabroud. Le traitement n’a pas connu une amélioration après cette traversée? Une seule fois, mes ravisseurs m’ont confié à «Jebhet Ennosra». Pourquoi, ils ont fait ça? Cette pratique est courante en Syrie entre fractions et groupes qui combattent le même régime. Ils peuvent se rendre des services et surtout s’entraider. Comment s’est manifestée cette amélioration de la part «Jebhet Ennosra»? J’ai pu avoir accès à l’eau pour me laver, et surtout j’ai reçu d’autres vêtements, car je gardais les mêmes depuis mon arrestation. Ce comportement humain était la seule différence entre vos ravisseurs et les combattants de «Jebhet Ennosra»? Tout les séparait. J’ai pu discuter avec l’Emir local de «Jebhet Ennosra», qui m’a dit qu’il me recevait uniquement pour rendre service à un «frère de religion». Il était Syrien, parlait un anglais parfait. Lui et ses combattants me faisaient manger comme eux. Certes la vie était rude, la nourriture simple mais je vivais avec eux, et j’ai pu assister à leurs réunions. En bref, je n’ai senti aucune animosité. L’Emir, m’a dit que j’avais de la chance de ne pas être ni Américain ou Britannique, car ils tuaient selon ses dires, ces deux nationalités qu’ils considéraient d’office en ennemis. Et sur le plan militaire? Ils étaient beaucoup plus déterminés et surtout plus disciplinés. On était devant des combattants convaincus et des bandits. Vous visez par bandits les combattants de l’ASL? Exactement. La preuve, beaucoup de combattants de cette armée ont déserté ses rangs pour rejoindre «Jebhet Ennosra», non par conviction religieuse ou même politique, mais plutôt pour la discipline qu’y régnait. Deux mondes complètement différents cohabitaient et coexistaient? Ils n’ont de liens ou de ressemblances que le combat du même ennemis, pas plus. La preuve, l’Emir m’a avoué sans aucun détour, et avec une clarté étonnante, qu’après la chute de Bachar, le rôle serait celui de ces «islamistes modérés». Il m’a dit texto : on va régler le sort de ces «modérés». Vous avez vu des étrangers dans les rangs de «Jebhet Ennosra»? Des libanais et palestiniens et un seul Afghan. Grand de taille, et portait la tunique propre à ce peuple. Il s’est vanté d’avoir tué des «hommes de [Georges] Bush», sans porter de précisions. D’autres combattants m’ont informé que le frère que cet Afghan est le kamikaze qui a fait exploser avec une voiture piégée les locaux de la «Moukhabarat» du régime à Homs. Vous êtes resté combien de jours avec les combattants de «Jebhet Ennosra»? J’y suis resté 10 jours et mes kidnappeurs sont venus me récupérer, pour tout simplement me vendre. A ce point? J’ai assiste a la transaction, j’ai changé de camionnette contre liasse de billets en Dollar, échangé sous mes yeux. Vous avez pu connaitre la somme, au moins pour savoir le prix d’un journaliste dans cette situation ? Non, mais une liasse importante. Qui étaient tes nouveaux «possesseurs» ??? Sur la camionnette, les «acheteurs», m’ont dit que j’allais être libéré, via le Liban. On a rejoint une caserne de la Katibba El-Farouk, reconnaissable à son emblème. Vous avez été reçu par qui? J’ai pu rencontrer une personne qui s’est présentée sous le prénom de Mahmoud, et aussi journaliste de la chaine El-Jazzera, mais aussi responsable de la section médiatique du la Katibba El-Farouk La fameuse chaine qatarie, ou une autre? La chaine qatarie, et j’ai senti une joie me traverser, car la vision d’un collègue apporte une certaine quiétude et même une assurance. Surtout qu’il agissait en homme libre de ses actions, et non pas en prisonnier ou otage comme moi. Vous avez parlé de quoi? Surtout lui libre et vous encore otage? Ma première question et surtout la plus pressante, était de savoir si on allait me libérer et quand? Quelle était sa réponse? Il a répondu : On doit exécuter un travail avant Quel travail? J’ai remarqué en premier qu’il disposait de ma tablette et de mon portable aussi, mais surtout qu’il parlait au nom des ravisseurs. Vous évoquez un point très délicat, un collègue faisant partie d’une chaine très célèbre, El-Jazzera, qui est «complice» ou même partie prenante dans un acte de prise d’otage et de demande de rançon ? Vous touchez une dimension à la fois juridique, morale et surtout déontologique ? Je confirme et je suis plus que certain de ce que j’avance, aussi bien l’histoire dans sa véracité que les détails que j’ai déjà évoqués en détail dans mon livre. Le journaliste parlait à la première personne, et a même revendiqué la prise en otage d’une journaliste Ukrainienne que d’un ingénieur Italien. Il parlait clairement et sans équivoque et surtout sans masque ou se cacher. Quelle a été sa décision alors? Il m’a fait disposer momentanément de mon téléphone, et j’ai pu parler à ma femme et ma fille. Vous avez parlé de quoi avec votre famille? Uniquement les rassurer sans leur apporter une réponse claire, quant à une éventuelle libération. Revenons au travail dont a parlé le journaliste d’Al-Jazzera, il s’agit de quoi au fait? le travail consiste à prendre contact avec le gouvernement italien. Chose qui doit prendre selon lui un mois, pour être conclue par ma libération selon ses dires. Etes-vous certain qu’il faisait partie de toute cette machination, il se peut qu’il soit lui aussi victime, à votre image? Une fois, je l’ai vu ramener un sac en plastic (comme celui pour les ordures) pleine de Dollars, et il s’est mis à compter les billets, je lui demandé s’il était banquier, il m’a dit qu’il était très riche. Aussi, il vouait une haine terrible au Hezbollah, et surtout à ses combattants. Une haine mélangée à une peur terrible. Avez-vous commencé à travailler, selon ses dires? On m’a transféré à Idleb, sous la garde d’un groupe de la Katiba El farouk, dans une ex base aérienne. Région que je connais très bien, car j’y étais deux mois avant. Il faut noter que le Chef des troupes était un vétéran que les gens respectaient, et même montraient devant lui une peur certaine. On disait qu’il était un héros de la bataille de Homs. Comment était votre séjour dans cette région? J’étais enfermé dans une région de la campagne. Une petite maison, que gardaient deux hommes armés. J’étais mal traité et je mangeais les restes et je ne jouissais d’aucune commodité. Plus aucun lien avec votre famille ou une source gouvernementale italienne? On m’a demandé de communiquer par mon téléphone avec un officier de renseignement Italien, pour prouver que j’étais en vie. Les deux hommes armés de l’ASL m’ont demandé de parler uniquement en anglais, et ont du faire appel au pharmacien du coin pour assurer la traduction et le contrôle… J’ai parlé en italien à l’officier italien. Ils ont coupé, j’ai eu le temps seulement d’entendre ceci : On a commencé les tractations. Quelle a été la réaction de tes geôliers? J’ai eu droit au mauvais traitement classique. Mais pire encore, chaque jour, des promesses d’une libération dans les 2 ou 3 jours qui suivaient. Chose qui avait un effet plus que néfaste sur mon moral et influe beaucoup sur ma psychologie. Un train de vie morose dans l’attente d’une éventuelle libération? Pas autant que ça. Deux semaines avant d’être libéré, on m’a porté dans un convoi qui a traversé le désert, je crois vers une région prés de la Dir Ezzour. On est resté 3 jours. Et on a fait ensuite le chemin inverse presque, avec les précautions nécessaires pour éviter les garnisons du régime. Quelle a été la raison de cette manœuvre? Je ne sais et je ne peux présenter aucune explication. Aucune tentation de fuir pendant ces 152 jours? Au retour de la traversée du désert, on m’a déplacé à la ville de Bab Hawa, où J’ai essayé de fuir. Un jour, mes geôliers nettoyaient leur chambre, et ont déplacé leur affaire dans la mienne, y compris deux grenades, que j’ai cachées, et je comptais faire exploser et prendre la fuite. Je ne suis pas passé à l’acte, car je n’avais aucune connaissance du temps nécessaire entre le retrait de la goupille et le lancement, pour ne laisser aucune chance à mes geôliers. Un soir, j’ai vu les deux fusils kalachnikov adossés au mur. J’ai pris un et je me suis mis à courir vers les frontières avec la Turquie, qui n’était qu’à 5 km. Ma surprise était forte et surtout très amère de constater que les Turcs ont miné les frontières, et j’ai décidé de me diriger vers le Quartier Général de l’ASL, en recherche de l’un de mes vieux contacts, car j’étais persuadé que ma capture et toute la tractation pour la rançon se faisait dans le dos des grands responsables de cette armée. Tu as pu joindre ces responsables? Non, j’étais rattrapé et tabassé, mais surtout mis dans une chambre fermée. La déception était forte? Oui, mais après deux semaines, j’ai pu, à la demande de mes geôliers, contacter l’officier des services secrets italien avec mon téléphone satellitaire, qui m’a assuré que l’affaire était réglée. Et que le soir même ou le lendemain je serai libre. Promesse réelle ou vaine? A la tombée de la nuit, de la même journée, mes geôliers m’ont accompagné à la frontière avec la Turquie, et m’ont lâché pour traverser la distance entre les postes, seul. En marchant, j’étais entre la joie de retrouver ma liberté et la certitude de recevoir une rafale de la part des ex-geôliers. Cette peur ne s’est dissipée qu’au moment de me jeter dans le bras de l’officier de renseignements italien, qui m’attendait ses homologues turcs. A combien estimez-vous votre rançon? En journaliste, je ne peux avancer un chiffre dont je ne peux certifier la véracité, mais je peux dire seulement : l’avidité a déterminé mon enlèvement, l’avidité a déterminé ma libération. Quel constat portez-vous de cette expérience sur une révolution que vous avez tant soutenue? Les révolutionnaires syriens que j’ai aimé, dont le projet s’ancrait dans l’idéal démocratique que je partageais, sont morts. Les révolutions détestent le vide, et ce vide est comblée par des jihadistes, mais pire encore, des bandits qui se disent ou étaient des révolutionnaires pour faire des affaires et se remplir les poches. Le projet des jihadistes n’est plus de faire tomber le régime en place, uniquement, mais de le remplacer par un état islamiste et se débarrasser de tous les autres partis politiques ou groupes armés. Et sur le plan personnel? J’ai vécu l’expérience de la captivité 4 fois : Une fois en Libye par les milices de Kadhafi, une fois à Grozny (capitale de la Tchétchénie) par des islamistes, une fois au Congo par les hommes de Kabila (père), et cette expérience en Syrie. Je perçois certes le danger à chaque fois, mais le rôle du reporter est de se mettre dans le chemin des combattants, afin de rapporter les détails et être ce témoin de l’histoire. Aussi, je ne peux oublier une discussion rapide avec un responsable de l’ASL au moment de ma libération. Il m’a confié que contrairement à ma personne qui va connaitre la liberté, lui et ses semblables, restent dans ce jeu fermé et ce labyrinthe sans fin, sans possibilité apparente de fuite ou de libération. Ce constat résume avec clarté et amertume à la fois, la situation en Syrie. Quel devenir pour la Syrie d’après vous? Le pays va, selon mon avis vers une somalisation certaine, sans possibilité de savoir qui est qui, et qui fait quoi. Surtout que les journalistes indépendants et crédibles n’ont plus de place. Il faut rouler pour le régime ou l’être pour les rebelles. Une guerre à huis clos, alors? Bien dit, la Syrie commence à quitter l’Histoire, pour devenir un pays où les jihadistes contrôlent la logique des choses. Dans une guerre entre le pouvoir et les jihadistes. Quel choix peut ou doit prendre l’Occident? Je ne sais pas, et je ne peux répondre. Aider l’un ou l’autre constitue une erreur. L’Occident a raté les premiers mois, pour aider la révolution avec des missiles anti-aériens. La chose aurait pu basculer vers une solution possible.

Alors l’enlisement est de mise?

Oui, avec ses dangers et ses dérives. L’Occident a été cynique, et le cynisme se paye chère dans de tels cas.

L’onde de choc de cette guerre est sans fin?

Les jihadistes, qui discutaient beaucoup devant et avec moi, essentiellement, le second du groupe «Ansar Chariaa», avec qui j’étais, un libanais, parlait d’un plan, qui vise la Syrie, puis Israël.

Pas les pays du Golfe et l’Arabie Saoudite, en premier?

Les pays du Golfe payent pour le moment, et de ce fait sont – momentanément – en marge de l’intérêt de cette mouvance…

Un plan réalisable ou une utopie fantaisiste?

On doit voir la réalité en face. Les Etats-Unis constituent la seule puissance classique, capable de déplacer une armée en un temps record. Les autres puissances, le peuvent pour une brigade ou un bataillon. Les salafistes, sont capables de déplacer des armées d’une région du monde à une autre. Une capacité de manœuvre qui peut ne disposer que d’armes rudimentaires, mais sait exploiter à merveille l’armement disponible.

Prêt à retourner en Syrie demain?

Je peux partir demain, si besoin et si possibilité.

Qui est Domenico Quirico?

Il est né à Astri (Italie) le 18 décembre 1951. Journaliste au quotidien italien La Stampa, écrivain, a à son actif plusieurs livres, mais surtout reporter de guerre, qui a couvert plusieurs guerres, aussi bien au Rouanda, Congo, Somalie, Libye, Syrie, sans oublier les pays qui des révolutions arabes.

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