Étienne Fakaba Sissoko : “Le Mali ne se relèvera pas sans un retour au dialogue national et à l’inclusivité politique”
Depuis septembre, Bamako, la capitale du Mali, est soumise à un blocus quasi total qui coupe l’approvisionnement en carburant, provoquant l’asphyxie du pays.
Dans cet entretien avec Echorouk, l’économiste et figure de l’opposition malienne Étienne Fakaba Sissoko analyse la situation actuelle au Mali et présente sa vision de l’évolution de la crise à court et à long terme.
Echoroukonline.com : Quelle est la situation actuelle au Mali, notamment à Bamako, après plusieurs semaines de blocus imposé par le JNIM?
Étienne Fakaba Sissoko : La situation est alarmante. Depuis plusieurs semaines, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a instauré un blocus quasi total autour de Bamako. Les principaux axes routiers menant à la capitale sont sous menace constante. Résultat : les convois de carburant en provenance des ports du Sénégal et de Côte d’Ivoire n’arrivent plus, et le Mali s’asphyxie littéralement.
Le carburant est devenu un bien rare. Les stations-service sont prises d’assaut, les files d’attente s’étendent sur des kilomètres, et un marché noir s’est imposé, avec des prix qui flambent. Des travailleurs dorment parfois deux nuits dans leur voiture pour obtenir dix litres d’essence. La crise a paralysé le transport urbain, immobilisé des milliers de motos et de camions, et plongé des secteurs entiers dans l’arrêt forcé.
À cela s’ajoute l’effondrement énergétique : faute de carburant, la production électrique est tombée à quelques heures par jour. Les écoles ont fermé, les denrées manquent, les prix s’envolent. Bamako vit au rythme de la peur, de l’attente et de la colère contenue. C’est une véritable asphyxie nationale, symbole d’un État qui ne contrôle plus ses fonctions vitales.
Pourquoi le JNIM a-t-il imposé ce blocus ? Quels sont ses objectifs réels ?
Le blocus est à la fois un acte de représailles et une offensive stratégique. Il est né d’une décision du gouvernement malien d’interdire la vente d’essence en jerrycans dans les zones rurales — mesure qui visait à priver les groupes jihadistes de carburant. Le JNIM a riposté en coupant les routes pour montrer qu’il pouvait, à son tour, priver la junte de ressources essentielles.
Mais l’objectif dépasse la vengeance. En réalité, le JNIM cherche à asphyxier économiquement le pouvoir central, à démontrer son incapacité à assurer la sécurité des routes et à saper la confiance de la population dans la junte. C’est une stratégie de guerre d’usure, qui combine pression économique et démoralisation collective.
Le groupe jihadiste veut aussi se positionner comme une alternative d’autorité. Dans certaines zones, il impose déjà des règles, contrôle la circulation et se présente comme un pouvoir de substitution. Son ambition n’est pas seulement militaire : elle est politique. Il veut faire chuter la junte sans nécessairement prendre Bamako d’assaut, mais en la poussant à l’effondrement par strangulation progressive.

Plusieurs voitures et motos devant une station-service à Bamako, capitale du Mali, le 7 octobre 2025. Photo : AFP
L’Alliance des États du Sahel reste silencieuse face à cette crise. Comment expliquer cette absence de réaction ?
Ce silence traduit l’impuissance. L’Alliance des États du Sahel, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, est une alliance récente, plus politique qu’opérationnelle. Sur le papier, elle promettait une force conjointe de défense régionale ; dans la réalité, cette force n’existe pas encore. Les réunions de coordination se multiplient, mais aucune brigade n’est déployée sur le terrain.
Ensuite, chaque pays est englouti par ses propres urgences : le Niger est sous sanctions et affronte Boko Haram à l’Est ; le Burkina est miné par des attaques quasi quotidiennes ; le Mali se bat pour sa survie. Chacun gère sa crise interne, sans moyens pour secourir l’autre.
Enfin, il y a une dimension politique : reconnaître la gravité de la crise malienne reviendrait, pour l’AES, à admettre l’échec de la doctrine sécuritaire commune. Ces régimes préfèrent donc le déni au constat. L’alliance affiche une solidarité de façade, mais en réalité elle n’a ni les moyens, ni la cohésion, ni la vision stratégique nécessaires pour faire face à un défi d’une telle ampleur.
Peut-on dire que la politique du “tout sécuritaire” de la junte a échoué ?
Sans aucun doute. Le « tout sécuritaire » a atteint ses limites et se retourne aujourd’hui contre ses auteurs.
Les militaires étaient venus au pouvoir en promettant la sécurité. Deux ans plus tard, le pays est plus fragmenté que jamais, et la capitale vit sous la menace. C’est l’aveu d’un échec total.
En privilégiant la force brute au détriment du dialogue, la junte a ouvert plusieurs fronts simultanés. Elle a rompu l’Accord de paix d’Alger avec les groupes du Nord, relancé les hostilités avec d’anciens alliés Touaregs, et multiplié les exactions contre les civils. Le partenariat militaire avec le groupe Wagner n’a rien arrangé : il a accru la brutalité sans apporter de stabilité.
Aujourd’hui, l’armée malienne contrôle moins de territoire qu’avant le coup d’État, et le peuple subit davantage. L’État s’est militarisé sans se renforcer. Ce qui devait être une reconquête s’est mué en repli.
La junte a confondu puissance et violence ; elle découvre aujourd’hui qu’on ne bâtit pas la sécurité sur la peur, mais sur la confiance et la justice.
Plusieurs figures influentes, comme l’imam Mahmoud Dicko, sont en exil. Peuvent-elles encore jouer un rôle dans la sortie de crise ?
Absolument, et c’est même indispensable. Le Mali ne se relèvera pas sans un retour au dialogue national et à l’inclusivité politique.
Des figures comme l’imam Mahmoud Dicko ou d’anciens leaders politiques disposent d’une légitimité que la junte n’a jamais eue. Leur influence religieuse, morale et communautaire peut servir de passerelle entre les différentes composantes du pays.
Ces acteurs peuvent aider à recréer un espace de médiation, à renouer les fils entre les civils, les militaires, les ex-rebelles et les populations. Une réconciliation durable passe par eux.
Mais encore faut-il que la junte accepte de desserrer l’étau, de libérer les prisonniers politiques et de garantir le retour sécurisé des exilés. Sans cette ouverture, aucune paix n’est possible.
L’imam Dicko, en particulier, pourrait jouer le rôle de médiateur moral – non pas pour légitimer la junte, mais pour sauver la nation d’une implosion annoncée.
Comment voyez-vous l’évolution de la situation à court et à long terme ?
À court terme, la situation risque de se dégrader avant toute amélioration. Le blocus ne sera pas levé sans un rapport de force nouveau ou une médiation. Les pénuries vont s’aggraver, la colère sociale pourrait monter, et le régime n’a plus beaucoup de marge.
Le risque de désordre interne, voire de fracture au sein même de l’armée, est réel.
À long terme, deux trajectoires se dessinent. La première, la plus sombre, est celle d’un effondrement progressif de l’État – un Mali fragmenté, où les groupes armés dominent les campagnes et dictent leurs lois jusqu’aux portes de la capitale. Ce scénario conduirait à un “Afghanistan sahélien”, avec des conséquences régionales catastrophiques.
La seconde, plus exigeante mais encore possible, est celle d’un sursaut national. Cela suppose une union sacrée entre civils, religieux, militaires et société civile, autour d’une même idée : sauver le pays avant de sauver le pouvoir.
C’est à cette condition – celle du courage politique et de la lucidité – que le Mali pourra retrouver le chemin de la stabilité et de la dignité.
Propos recueillis par Madjid Serrah