Hàm Nghi : L’empereur devenu artiste à Alger
Hàm Nghi (1871-1944) est le premier empereur vietnamien à avoir lutté contre la colonisation française. Il est considéré par les Vietnamiens comme un “empereur patriote” et un “héros national”.
Pourtant, il est relativement méconnu en Algérie, où il a résidé après avoir été renversé par les Français et exilé à Alger. Il y vécut dans une villa à El Biar depuis son arrivée le 13 janvier 1889, jusqu’à son décès.
Dans une interview accordée à “Echorouk Online“, Amandine Dabat évoque l’empereur vietnamien qui, après avoir été capturé et exilé en Algérie, s’est par la suite tourné vers l’art.
Amandine Dabat. Photo : Nguyễn Phúc Bảo Minh
Amandine Dabat, docteure en histoire de l’art, explique : “Hàm Nghi est mon arrière-arrière-grand-père. C’est la découverte de ses archives privées qui m’a amenée à lui consacrer ma thèse de doctorat, pour étudier sa vie et son œuvre.”
Hàm Nghi, 8ème souverain de la dynastie des Nguyen, a régné sur l’Empire d’Annam, aujourd’hui le Vietnam, d’août 1884 jusqu’au 19 septembre 1885. Il a été capturé en 1888 après 3 ans de lutte, avec son régent, contre les Français qui ont pillé la citadelle impériale de Hué et massacré près de 1500 civils les 4 et 5 juillet 1885.
“Après un an de règne, ses régents engagèrent une bataille contre les Français, qu’ils perdirent. Le régent Ton That Thuyet emmena ensuite l’empereur dans les montagnes pour lutter contre l’occupation française, lançant un mouvement de résistance en son nom. Le jeune Hàm Nghi, âgé alors de 14 à 17 ans, jouait le rôle de gardien du symbole impérial, évitant les combats et se cachant pour échapper aux Français qui le pourchassaient”, explique Amandine Dabat.
La France a progressivement colonisé le Vietnam à partir de 1858, lors de l’invasion de Da Nang par ses forces. L’expansion coloniale continua jusqu’à la domination totale en 1883, divisant le pays en trois régions : Tonkin au nord, Annam au centre et Cochinchine au sud.
En 1887, le Vietnam devint une partie de l’Union indochinoise française, incluant également le Laos et le Cambodge.
Amandine Dabat précise que “Charles Fourniau a étudié ce mouvement de résistance, qui prit la forme d’une guérilla contre les Français. Une partie des Vietnamiens soutenait Hàm Nghi tandis qu’une autre accepta l’intronisation de son frère, l’empereur Dong Khanh, nommé sans pouvoir réel. Les Français pensaient briser la résistance en capturant Hàm Nghi et en l’exilant en Algérie, son nom symbolisant la lutte. Malgré cela, la résistance se poursuivit pendant une décennie après son exil.”
Après la capture de l’empereur en novembre 1888, Amandine Dabat ajoute : “Les Français choisirent l’Algérie car Hàm Nghi avait à peine 18 ans. Ils craignaient que son exil en France ne suscite une médiatisation critique de la politique coloniale française. L’exil à Alger leur parut plus discret.”
Plutôt que de l’exiler en France, les autorités françaises le placèrent en Algérie, loin de l’opinion publique, facilitant ainsi la surveillance de ses contacts, en plaçant autour de lui un réseau d’informateurs, et de son courrier pendant tout son exil.
Hàm Nghi fut installé dans la Villa des Pins, à El Biar, et doté d’une pension de 25 000 francs en 1889. Et afin de lui rendre l’exil supportable, un réseau d’amis de la haute société d’Alger fut créé autour du jeune empereur déchu.
Dans une lettre datée du 12 décembre 1888, le gouverneur général de l’Indochine écrivit au ministre de la Marine et des Colonies : “Il serait souhaitable que son séjour en Algérie ne soit pas vain, qu’il en revienne avec une compréhension authentique de notre civilisation et une véritable affection pour la France.”
Hàm Nghi bénéficia de privilèges que la France espérait utiliser pour le rallier à ses intérêts coloniaux.
Dans le cadre de cette stratégie, “les autorités françaises lui proposèrent d’apprendre le français et de suivre des cours de peinture et de dessin, visant à le prédisposer en faveur de la France au cas où il serait restauré sur le trône d’Annam. L’art devint progressivement sa passion, facilitant sa transformation en artiste,” explique Amandine Dabat.
Pendant son exil en Algérie, loin de son pays natal et de la politique, Hàm Nghi se consacra à la littérature, la photographie, la peinture et la sculpture.
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“Hàm Nghi s’inspirait du style impressionniste et post-impressionniste français. Il peignait l’Algérie et la France de la même manière qu’il aurait pu peindre le Vietnam : en représentant la nature, négligeant la société de son époque. Bien que son œuvre ne montre rien de spécifiquement vietnamien, peindre des paysages rappelant ceux du Vietnam était peut-être sa manière de préserver ce pays comme un souvenir, indiqué uniquement par sa signature en caractères vietnamiens.” Nous parle Amandine Dabat de l’art du dernier empereur du Vietnam et de l’héritage vietnamien dans ses œuvres.
Dans un brouillon de lettre adressée à son ami Aristide de Gondrecourt le 1er janvier 1897, Hàm Nghi écrivait : “Ces travaux (…) font partie intégrante de ma vie; je lis sur mes tableaux : la vicissitude de mes tristes pensées, ma joie et leurs mille nuances, et je repasse un à un tous les plis de mon cœur, une source où je puise : encouragements et consolations.”
Hàm Nghi dans la Villa des Pins à El Biar. Photo : DR
Malgré les privilèges et le statut qu’il acquit, allant jusqu’à épouser Marcelle Laloë, fille du président de la Cour d’Alger le 7 novembre 1904, la France surveillait toujours attentivement Hàm Nghi.
Lors d’une conversation entre le gouverneur général de l’Indochine Paul Beau, le ministre des Colonies Étienne Clémentel et le président de la Cour d’Alger Francis Laloë, Paul Beau déclara : “Les amis de Hàm Nghi ne le connaissent pas, ils ignorent la mentalité annamite. Il y a peu d’hommes en Annam, lui en était un à 15 ans. Il est parti en criant : Mort aux envahisseurs. Ce qu’il pensait alors il le pense encore aujourd’hui, c’est notre ennemi le plus déterminé.”
Hàm Nghi décéda le 14 janvier 1944 à El Biar, dans les hauteurs d’Alger, à l’âge de 72 ans, sans avoir vécu l’indépendance de son pays, après le départ du dernier soldat français du Vietnam le 14 septembre 1956.
Madjid Serrah