Jacques Brel et l’Algérie : Interview avec France, fille de l’artiste
Le célèbre poète et chanteur belge Jacques Brel (1929 – 1978) est connu non seulement pour ses chansons et ses paroles, ainsi que les émotions qu’il exprimait en chantant, mais aussi pour ses prises de position politiques.
Lors de sa visite en Algérie, des leaders de la révolution algérienne l’ont approché et l’ont rencontré à la Casbah d’Alger. Il a confié cet épisode au journaliste Jacques Danois lors de l’enregistrement d’émissions de radio à Alger après sa tournée en 1954.
Bien que Jacques Brel n’ait pas fait de déclaration publique de soutien à l’indépendance de l’Algérie, il a dit à son épouse Miche et à son ami Georges Pasquier, qu’il avait rencontré en Algérie, que « les Français doivent partir ».*
En 1963, un an après l’indépendance, Jacques Brel revient en Algérie pour animer un gala à Zéralda.
France, la fille de l’artiste et présidente de fondation Jacques Brel, dans ses réponses aux questions d’Echorouk Online, nous parle de la relation de Brel avec l’Algérie, de la relation de l’artiste avec son epouse Miche et de son amitié avec Georges Pasquier.
Echorouk Online : Votre père avait des opinions marquées sur la politique et les événements de son époque. Quelle était la source de cette conscience ?
France Brel : Mon père a développé sa conscience politique au fil des années mais surtout sous l’influence de son ami Georges Pasquier dit Jojo. Ce dernier, homme de gauche, s’intéressait beaucoup à la politique. Jacques le rencontre lors d’une tournée en novembre 1954 en Algérie.
Mon père lisait énormément et entre autres, les journaux.
La Casbah d’Alger, un des bastions de la révolution algérienne (1954-1962). Photo: Madjid Serrah, le 18 mai 2023.
En 1954, lors de sa visite en Algérie, votre père a rencontré des leaders de la révolution algérienne. Pouvez-vous nous parler de cette rencontre et de la position de Jacques Brel à leur égard ?
J’ai appris que mon père avait en effet rencontré des leaders de la révolution algérienne par le témoignage de l’un de ses amis à ce sujet. Pour ma part je ne peux rien dire de plus. Jacques était peu bavard avec ses filles surtout de ce genre de rencontre et vu notre jeune âge à cette époque.
Votre père exprimait souvent son opposition aux guerres, notamment à travers sa chanson “La Colombe” en 1959. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette chanson et le message qu’il souhaitait transmettre ?
Ayant vécu la période de la Seconde Guerre mondiale à Bruxelles durant l’enfance, c’est à l’adolescence qu’il commence à prendre conscience des horreurs qui se sont passées autour de lui. Il a gardé de cette période de la guerre en Belgique un profond désarroi, des blessures à l’âme qui le hantèrent longtemps. Quand vers 1958 l’ombre de la guerre d’Algérie apparait, mon père se souvient de ses émotions d’enfants et il repense notamment à ce moment pénible où il dit au revoir à son frère ainé Pierre. Plus âgé que Jacques, il est prudent pour Pierre de quitter le pays. Il part pour la France avec sa troupe scoute et tous montent dans un train ‘chargé d’hommes en gris’.
Un an après l’indépendance de l’Algérie, Jacques Brel est retourné en 1963 pour y chanter. Considérait-il cela comme une célébration de l’indépendance de l’Algérie ?
Je suis totalement incapable de répondre à cette question. Tout ce que je sais c’est que mon père aimait préciser au sujet de sa vie de tournée qu’il tentait de répondre positivement à toutes les demandes et propositions qui lui arrivaient. Donc s’il revient en Algérie en 1963 c’est qu’une personne a cherché à le contacter et mon père a accepté la proposition. Mais je ne sais pas qui, ni l’intention de la personne.
Pouvez-vous nous parler comment a débuté l’amitié entre Jacques Brel et Georges Pasquier ?
Lors de la tournée de mon père en novembre 1954 Jacque s’ennuie un peu car l’ambiance entre les artistes présents n’est pas excellente. Chacun semble contrarié sauf ce bruiteur sympathique qui ne manque pas d’humour et avec qui il va vite s’entendre. Il s’agissait de Georges Pasquier.
Comment votre père a-t-il été affecté par la perte de son ami Georges Pasquier ? Dans quelles circonstances a-t-il écrit la chanson d’adieu “Jojo” ?
Mon père a été profondément affecté par le décès de son grand ami. C’est en partie parce que Jojo était décédé que mon père a commencé à penser qu’il était inutile à son avis de revenir vers l’Europe après sa traversée de l’Atlantique en voilier en décembre 1974.
Votre mère, Miche, a joué aussi un rôle important dans la vie de votre père. Pouvez-vous nous parler de la nature de leur relation et de son influence sur lui ?
Il me faudra de nombreux livres pour expliquer cette relation aussi particulière qu’extraordinaire.
Elle a pris naissance en 1947 à travers des relations d’amitié, ce qui a donné de belles et solides fondations entre les deux jeunes gens pour construire un couple.
France Brel, fille de Jacques Brel. Photo : Fondation Jacques Brel
La rencontre de Brel, Ferré et Brassens est souvent considérée comme l’une des plus marquantes de l’histoire de la chanson française. Se sont-ils rencontrés à nouveau après cette célèbre réunion ? Quelle était la nature de leur relation selon vous ?
Mon père avait de profonds liens d’amitié avec Georges Brassens par contre très peu de contacts avec Léo Ferré. Si la photo des 3 artistes plait beaucoup au public cependant, le contenu des échanges ne sont guère intéressants. Les trois artistes se sentent mal à l’aise durant leurs échanges.
Selon vous, le succès du dernier album de Jacques Brel en 1977 est-il davantage dû à son expérience artistique accumulée ou aux émotions profondes qu’il a ressenties en confrontant la mort, qui ont imprégné chaque chanson ?
Je crois surtout que le public, impatient attendait de nouvelles chansons depuis plus de 10 ans. Il était donc très curieux de redécouvrir des textes après toutes ces années de silence.
Le disque est certes le fruit d’un grand talent mais aussi une belle émotion de la part d’un homme qui se sent proche de son ‘départ’. Le thème de la mort est présent dans les chansons de mon père depuis 1959.
Jacques Brel a-t-il laissé des textes de chansons qu’il n’a pas interprétées ? Quel artiste, selon vous, pourrait les chanter de manière à honorer et perpétuer sa mémoire ?
Mon père abandonnait rapidement les chansons qu’il n’interprétait pas. Il m’est impossible d’imaginer qu’un artiste en particulier soit meilleur qu’un autre pour les interpréter. Chacun agit et chante selon sa sensibilité.
* Olivier Todd, Jacques Brel, une vie. Paris : Robert Laffont, 1998.
Propos recueillis par Madjid Serrah