Médias et Afrique : Qui fera entendre la voix du continent ?
Depuis des décennies, l’Afrique est présentée dans les grands médias comme un continent voué à la pauvreté, aux maladies, aux conflits et à l’instabilité politique. Une image qui trouve ses racines dans le passé colonial qu’a subi le continent, notamment durant la période dite de la « ruée vers l’Afrique » entre 1885 et 1914.
Ces stéréotypes véhiculés par les médias internationaux influencent largement l’opinion publique mondiale, tout en façonnant des perceptions et des décisions politiques majeures qui concernent également le continent. Certes, la presse mondiale n’utilise plus aujourd’hui des titres tels que « l’Afrique ce continent obscur en quête de lumière », mais la vision stéréotypée de l’Afrique reste toujours présente dans ses reportages.
L’« Indice mondial des médias sur l’Afrique », qui a analysé plus de 1 000 articles issus de 20 grands médias internationaux – parmi lesquels CNN, le Wall Street Journal ou The Guardian – publiés entre juin et décembre 2022, a révélé que ces médias ne racontent qu’une partie de l’histoire africaine.
Les résultats montrent que les reportages consacrés au continent continuent de se focaliser sur la guerre, les maladies, la corruption et l’insécurité.
Si les médias internationaux perpétuent ces clichés, pourquoi les médias africains ne cherchent-ils pas davantage à mettre en avant les aspects positifs du continent : atouts touristiques, potentiel démographique de sa jeunesse ou encore la valeur stratégique de ses ressources minérales dans l’économie mondiale ?
Pourtant, le journalisme n’est pas une activité récente en Afrique. Il y est historiquement enraciné. Le premier journal est apparu en Égypte après la campagne de Bonaparte en 1798 (Le Courrier d’Égypte), suivi en 1800 par la Cape Town Gazette en Afrique du Sud, puis en 1801 par la Sierra Leone Gazette. Même si ces publications n’ont pas toujours été créées par des Africains, elles témoignent de la conscience précoce de l’importance de la presse sur le continent.
Aujourd’hui, le paysage médiatique africain forme une mosaïque de supports médiatiques et de contextes. « Si l’on se concentre sur les politiques africaines actuelles, on distingue deux approches permettant de comprendre la réalité des médias en Afrique. Certains pays, comme la Namibie, ont réussi à garantir une certaine liberté et un pluralisme de l’information, grâce à un contexte politique et législatif favorable », explique Rima Rouibi, professeure à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et de la communication – Alger, à Echoroukonline.com, et d’ajouter « Dans d’autres pays, les médias restent des porte-voix du pouvoir, soumis à des lois restrictives, à la censure gouvernementale et aux pressions contre les journalistes. L’Érythrée, par exemple, figure parmi les pires au monde en matière de liberté de la presse. »
Les journalistes africains font face à de nombreux défis. Le journaliste Camerounais Njodzeka Danhatu raconte : « Le plus grand problème au Cameroun concerne les investissements dans le secteur. Le pays compte plus de 800 médias, mais très peu peuvent payer des salaires mensuels décents, souvent inférieurs au minimum légal (50 000 francs CFA, soit environ 11000 DA). Beaucoup de journalistes ne sont pas rémunérés et dépendent de ce que l’on appelle le Ngombo, c’est-à-dire l’argent offert par certaines sources, ce qui menace l’indépendance de ces journalistes. »
À cela s’ajoute la loi antiterroriste de 2014, qui assimile toute couverture de questions sécuritaires à un acte de « terrorisme ». « Nous évitons donc certains sujets et l’autocensure devient la règle », poursuit le journaliste. Il dénonce également la prolifération de « faux journalistes » utilisés pour marginaliser les professionnels. Dans un pays considéré comme l’un des plus dangereux pour la presse, les reporters manquent de mécanismes de protection, notamment dans les zones de conflit, et restent exposés aux arrestations ou aux assassinats. Les syndicats et associations de journalistes sont faibles, et la criminalisation des délits de presse persiste, rendant les reporters vulnérables à des poursuites judiciaires.
Cette fragilité – due au manque d’investissements et de libertés – contribue, selon Rima Rouibi, à renforcer les clichés sur l’Afrique et à ouvrir la voie aux grandes puissances pour imposer leurs propres récits. Elle cite l’exemple de la crise d’Ebola en 2014, où l’absence de voix africaines a permis aux médias internationaux de décrire tout le continent comme une zone contaminée. « Ce vide médiatique ne se limite pas à nourrir des stéréotypes ; il permet aussi aux puissances étrangères d’influencer la conscience africaine. La plupart des informations sécuritaires sur le Sahel proviennent de sources extérieures, façonnant une vision qui sert des intérêts étrangers. »
Dans les locaux de la BBC en Afrique de l’Est. Photo : Page facebook du journaliste Innocent Buchu.
De nombreuses grandes rédactions internationales ont d’ailleurs ouvert des bureaux en Afrique, produisant des contenus dans les langues locales pour toucher directement les Africains. Radio France Internationale (RFI), par exemple, dispose d’un vaste réseau de correspondants et diffuse en haoussa, swahili, mandinka, peul, ainsi qu’en français, anglais, espagnol et portugais.
Ibrahima Timbi Bah, journaliste guinéen basé à Dakar et rédacteur en chef de la rédaction peule de RFI, estime que « la relation entre les médias étrangers et l’Afrique reste bonne, malgré certaines critiques. Les Africains continuent de les suivre, parce qu’ils leur font confiance pour l’information, qu’elle soit africaine, internationale ou même nationale. » Selon Ibrahima Timbi Bah, beaucoup d’Africains se tournent vers ces médias par manque d’alternatives solides : « L’Afrique n’a pas encore de grandes institutions médiatiques internationales. Dans l’espace francophone, peu de plateformes couvrent les actualités africaines de manière globale. Ce vide, ajouté à la réputation de fiabilité des médias étrangers, explique cette dépendance. »
Une étude de l’organisation Africa No Filter montre que même les médias africains eux-mêmes s’appuient souvent sur des sources occidentales lorsqu’ils couvrent des événements internationaux en Afrique, en raison du manque de ressources pour déployer des réseaux de correspondants.
Face à cette situation, Rima Rouibi insiste sur l’urgence de renforcer les capacités des médias africains : « La guerre à Gaza a montré que tout conflit est aussi une guerre de récits. Il faut permettre à l’Afrique de produire son propre discours, qui reflète ses réalités culturelles, sociales et politiques, et de résister aux influences extérieures. Cela rejoint l’appel du penseur algérien Frantz Fanon à déconstruire l’hégémonie coloniale par l’éducation et la connaissance. Mais cela nécessite un effort global – politique, académique et professionnel – accompagné de réformes législatives. »
À ces défis s’ajoutent ceux que connaît le journalisme partout dans le monde, liés aux moteurs de recherche, aux réseaux sociaux et à leurs algorithmes, qui dictent de plus en plus le contenu et sa visibilité, et les journalistes se retrouvent à écrire pour les algorithmes avant d’écrire pour le lecteur, ce qui nuit à la qualité de l’information.
Le journaliste Sipho Kings lors du Festival international du journalisme à Pérouse, en Italie, avril 2024. Photo : Francesco Cuoccio, du site Web du festival.
Certaines initiatives africaines cherchent toutefois à résister. Sifo Kings, cofondateur du journal sud-africain The Continent, explique à Echoroukonline.com : « Nous avons parié sur l’existence d’un public désireux d’une information sérieuse sur l’Afrique, mais sous un format concis. Le modèle du “clickbait” a été catastrophique : la confiance dans les médias s’effondre et aucun modèle économique clair n’émerge. The Continent propose un journalisme rigoureux, mais condensé, avec des articles d’une page et 300 mots. »
Au début, il a été difficile de convaincre les financeurs et les annonceurs habitués aux millions de clics, mais les mentalités évoluent, estime Kings : « 2,5 millions de visites ne signifient pas que les articles sont réellement lus. Aujourd’hui, notre public est reconnu, et les soutiens financiers augmentent. » Le journal, qui marie format papier et diffusion numérique, compte déjà 30 000 abonnés sur le continent – au moins un abonné par pays africain – ainsi que des lecteurs dans 160 pays.
Quant à l’avenir, Kings reste prudent : « Je suis journaliste spécialisé dans le climat, donc plutôt pessimiste. Les rédactions s’effondrent, souvent rachetées par des acteurs liés au pouvoir ou à de grandes fortunes. Mais malgré tout, le journalisme survivra. C’est une vocation qui attire des personnes extraordinaires, prêtes à travailler dans des zones de conflit ou à risquer leur vie, comme on le voit aujourd’hui à Gaza. Même lorsque nos institutions s’écroulent, de nouvelles rédactions naissent. Le besoin d’information est universel, et il y aura toujours des journalistes pour y répondre. »
Madjid Serrah