Nasser Khabat, SG du MOUDAF : “Paris n’a pas encore accepté l’indépendance politique, stratégique et symbolique de l’Algérie”
La crise diplomatique entre Alger et Paris s’est de nouveau intensifiée après l’arrestation, par les autorités françaises, d’un agent consulaire algérien, une mesure qualifiée par Alger de “procédé indigne” visant à “rabaisser l’Algérie”, et cela “en flagrante violation des conventions et traités pertinents en la matière”, écrit le MAE dans son communiqué du 14 avril.
En réaction à cette “arrestation spectaculaire et ostentatoire”, survenue le 8 avril et opérée par les services du ministère français de l’Intérieur, l’Algérie a déclaré 12 diplomates français relevant du ministère de l’intérieur “personae non gratae”, leur donnant 48 heures pour quitter le territoire.
“Ce renouvellement est révélateur d’un problème de fond : Paris n’a toujours pas pleinement accepté l’indépendance politique, stratégique et symbolique de l’Algérie”, analyse Nasser Khabat, secrétaire général du Mouvement dynamique des Algériens en France (MOUDAF) pour Echorouk Online.
Il poursuit : “À chaque moment de tension, ce qui refait surface, c’est une forme de paternalisme postcolonial, entretenu par certains cercles français, y compris au plus haut niveau de l’État. L’Algérie, pour sa part, agit avec constance : elle revendique un partenariat d’égal à égal, fondé sur le respect mutuel et la souveraineté pleine et entière. Cette crise est donc aussi une réponse à une accumulation de signaux négatifs venant de Paris, qu’il s’agisse des questions mémorielles, migratoires ou sécuritaires.”
Cette nouvelle poussée de tension survient alors que les relations franco-algériennes amorçaient une phase d’accalmie, après un échange téléphonique entre le président Emmanuel Macron et son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune fin mars, suivi de la visite du ministre français des Affaires étrangères, Jean Noël Barrot, à Alger, le 6 avril.
Nasser Khabat estime que la crise pourrait s’inscrire dans la durée si Paris ne revoit pas en profondeur sa façon d’envisager la relation avec Alger : “L’Algérie n’est plus dans une posture attentiste. Elle affirme de plus en plus clairement son autonomie diplomatique et assume des positions fermes quand ses intérêts sont mis en cause. Dans un monde multipolaire, Alger a désormais des alternatives, y compris en Europe et en Méditerranée. La stabilité de la relation franco-algérienne repose donc sur la capacité de Paris à comprendre que le temps de la domination symbolique est révolu. L’Algérie n’acceptera plus de partenariat déséquilibré ou condescendant.”
Depuis le début de cette crise, exacerbée par les déclarations de ministres du gouvernement français — notamment celles du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau — et par une presse de droite qui alimente les tensions, le président Emmanuel Macron s’est muré dans le silence.
Interrogé sur la position du locataire de l’Élysée, Nasser Khabat analyse : “Macron est prisonnier de ses propres contradictions. D’un côté, il prétend vouloir réconcilier les mémoires ; de l’autre, il cède de plus en plus à la pression des courants identitaires et xénophobes en France. L’extrême droite dicte aujourd’hui une grande partie de l’agenda politique sur les questions migratoires et mémorielles. Dans ce contexte, l’Algérie devient un bouc émissaire commode, à chaque campagne électorale ou chaque crise intérieure française. Le président français apparaît affaibli, car il ne parvient plus à incarner une politique étrangère cohérente. Sa gestion de la relation avec Alger manque de vision, de constance et de courage politique.”
Quant au rôle que pourrait jouer la diaspora algérienne en France dans ce climat tendu, Khabat précise : “La diaspora algérienne est une force stratégique majeure. Elle est profondément ancrée en France, mais reste liée à l’Algérie par des attaches multiples, culturelles, familiales, affectives, économiques. Elle subit souvent les contrecoups des tensions bilatérales, mais elle peut aussi être un levier de transformation. Elle est sensiblement destinée à jouer un rôle de plus en plus important et influent dans les années à venir. Pour cela, il est impératif de la structurer dans une instance organique Algérienne, de la valoriser, de l’accompagner dans ses dynamiques d’organisation et de représentation. Une diaspora forte et reconnue peut contribuer à équilibrer les rapports de force et à porter une voix algérienne au sein même de la société française.”
Interrogé enfin sur les médiateurs éventuels susceptibles de faciliter un dialogue entre Alger et Paris, Nasser Khabat souligne : “L’Algérie n’a jamais été demandeuse de médiation extérieure. Elle privilégie une relation bilatérale claire, fondée sur des principes de souveraineté et de respect. Toutefois, si des acteurs extérieurs peuvent jouer un rôle de facilitation, notamment des pays méditerranéens comme l’Italie, ou des partenaires influents comme la Chine ou le Qatar, cela ne peut se faire qu’à condition de ne pas s’ingérer dans les choix algériens. L’Union africaine ou la Ligue arabe pourraient également constituer des espaces de dialogue si Paris prend acte du repositionnement régional de l’Algérie.”
Madjid Serrah