Statue de Bigeard à Toul : la mémoire coloniale face au blanchiment de la torture
Le Collectif contre la statue Bigeard a organisé, le samedi 24 janvier, dans la ville de Toul, une projection du film Ce que la guerre a fait de nous. Cette projection ne constituait pas un événement isolé, mais s’inscrivait dans une lutte menée depuis plus d’un an par le collectif, qui organise, le 24 de chaque mois, une action de sensibilisation dans le cadre de sa campagne contre la statue du général Marcel Bigeard, érigée à Toul, dans la région de Lorraine, au nord-est de la France.
La projection s’est tenue au centre socioculturel André Malraux, en plein centre-ville, et a été suivie d’un débat autour du film documentaire réalisé par Romano Bottinelli, comme l’avaient annoncé les organisateurs.
L’événement a également réuni plusieurs membres de l’Association des anciens appelés en Algérie et de leurs amis contre la guerre, le film donnant la parole à ces anciens soldats à travers leurs témoignages.
Durant la guerre de libération nationale (1954-1962), la France coloniale a massivement envoyé des forces de réserve. Sur les deux millions d’hommes dépêchés en Algérie durant cette période, près de 1,2 million étaient des appelés. L’armée coloniale française était alors composée principalement de jeunes âgés de 18 à 22 ans, sans aucune expérience militaire préalable.
Près de 80 % d’entre eux ont participé directement aux opérations militaires, ont été confrontés à diverses formes de violence et de souffrance, et ont été témoins des pratiques de torture exercées par l’armée française.
Des témoignages pour briser le silence
Dans Ce que la guerre a fait de nous, le réalisateur aborde une mémoire intime en s’adressant à son père, lui-même ancien appelé ayant participé à ce que l’on appelle en France la « guerre d’Algérie », et qui, comme beaucoup d’autres, a préféré garder le silence sur ce qu’il avait vécu après son retour en France.
Ces anciens appelés, aujourd’hui pères et grands-pères, ont rarement évoqué les atrocités qu’ils ont vécues ou observées en Algérie. Ce silence a largement contribué à l’ignorance, chez de nombreux Français aujourd’hui, des crimes commis par la France coloniale dans ses anciennes colonies, notamment en Algérie.
Le film tente de restituer ces expériences à travers leurs témoignages : le choc vécu sur le sol algérien, mais aussi le sentiment de culpabilité qui les habite encore aujourd’hui, face aux horreurs dont ils ont été témoins, durant une période de l’histoire de France toujours entourée d’un profond déni, malgré certaines initiatives visant à reconnaître la responsabilité de l’institution militaire française et à rompre avec le récit officiel.
Dans un texte publié lors de la sortie du film en 2021, Romano Bottinelli évoquait ces anciens appelés engagés au sein de l’association : « Chaque année, ils disent non à une pension de 750 euros. Je comprends parfaitement la portée de ce geste. Refuser cet argent, c’est un acte symbolique, un moment de rupture avec plus de cinquante ans de silence, une autorisation à la parole jusque-là interdite. C’est l’expression d’un remords. Ils ont été contraints d’obéir à des ordres indignes, sans savoir comment résister. Ce remords les habite : personne n’a parlé, on a laissé faire. Refuser cet argent leur permet d’affronter cette blessure psychique, d’exprimer la colère, mais aussi la honte. Que faire, dès lors, de cet argent ? »
L’Association des anciens appelés en Algérie et de leurs amis contre la guerre, fondée en 2004 par d’anciens conscrits français, s’appuie précisément sur ces témoignages pour dénoncer les violences commises durant leur service en Algérie.
Ce passé colonial français en Algérie fait aujourd’hui encore l’objet de tentatives de blanchiment, soit par le déni des faits, soit par la glorification de figures coloniales responsables de crimes durant la période coloniale.
La statue de Bigeard : un monument à la gloire de la torture
Le 18 juin 2024, la municipalité de Toul a procédé à l’inauguration d’une statue du général Marcel Bigeard, figure emblématique des crimes coloniaux et de la pratique de la torture en Algérie, malgré l’opposition d’historiens et d’organisations de la société civile, dont le Collectif Histoire et Mémoire dans le respect des Droits humains, opposé à ce monument.
Dès l’annonce du projet, de nombreuses voix se sont élevées contre l’érection de cette statue, en raison du passé colonial de Bigeard, un nom associé, à l’instar de Massu et d’Aussaresses, à la torture et aux pratiques les plus brutales de la répression de la révolution algérienne, notamment lors de la bataille d’Alger.
Dans une tribune qu’ils ont signée en mars 2024, les historiens Fabrice Riceputi et Alain Ruscio ont demandé à la mairie de Toul de reconsidérer son autorisation, s’interrogeant : « Comment peut-on projeter d’ériger une statue au parachutiste Marcel Bigeard, comme c’est le cas à Toul ? Et envisager ainsi de glorifier la pratique de la torture coloniale, dont il est l’un des symboles ? »
Alors que, depuis plus d’une décennie, statues et monuments coloniaux érigés dans un contexte de propagande font l’objet de tensions croissantes, et que des rues portant les noms de criminels coloniaux ont été rebaptisées, la municipalité de Toul semble ignorer cet héritage en érigeant une statue au tortionnaire Bigeard.
Marcel Bigeard et la torture
Les pratiques de Bigeard durant la bataille d’Alger figurent parmi les mieux documentées. Les archives françaises relatives aux arrestations menées à Alger entre février et avril 1957 indiquent que le plus grand nombre de détenus officiellement « abattus lors d’une tentative d’évasion », « suicidés » ou simplement déclarés « décédés » provenaient du régiment commandé par Marcel Bigeard.
Selon Fabrice Riceputi et Alain Ruscio, ces mentions dissimulent en réalité des morts sous la torture ou des exécutions sommaires, qui ont fait des milliers de victimes algériennes en 1957.
Le nom de Bigeard est également associé à une méthode de mise à mort, la « crevette Bigeard », consistant à couler les pieds des victimes dans du béton avant de les jeter depuis des avions militaires dans la Méditerranée.
Il est aussi l’auteur d’un Manuel de lutte contre la guérilla, dans lequel il justifie et théorise le recours à la torture.
La statue en bronze du général Bigeard, réalisée par le sculpteur proche de l’extrême droite Boris Lejeune, érigée le 24 octobre 2024, à Toul. Photo : Amélie Beaucour / RFI
Jusqu’à sa mort en 2010, à l’âge de 94 ans, le général Bigeard n’a jamais exprimé le moindre regret ni remords pour les atrocités commises contre les Algériens.
Luc Ferretti, membre du Collectif Histoire et Mémoire dans le respect des Droits humains, souligne que l’espace public de Toul, qui regorge de rues, de squares, d’avenues à la gloire des soldats de l’empire contribue à l’expression du déni colonial.
Il ajoute que le maire va plus loin encore et « s’enferme dans des propos révisionnistes », affirmant que Bigeard n’a jamais pratiqué la torture faute de condamnation judiciaire, oubliant qu’un décret d’amnistie générale avait été accordé à l’époque à tous les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Cette normalisation des crimes coloniaux et de leurs auteurs ne comporte pas seulement des risques symboliques, mais aussi des dangers politiques bien réels pour le présent et l’avenir. Selon Ferretti, la glorification de figures comme Bigeard s’inscrit dans un contexte de montée de l’islamophobie en France, exploitée par la droite et l’extrême droite à des fins politiques, avec le soutien indirect du président Emmanuel Macron.
Nier les crimes du passé, normaliser les dérives du présent
Pour Luc Ferretti, la statue de Bigeard véhicule implicitement le discours de l’extrême droite et favorise le retour de groupes violents promouvant le fascisme et le suprématisme, et « que porte en sous-main le groupe Rassemblement National à l’Assemblée nationale ».
S’interrogeant sur l’acceptation de cette statue par cette municipalité de plus de 15 000 habitants, malgré le passé de Bigeard, Ferretti avance plusieurs explications : Toul a toujours été une « ville de garnison », économiquement dépendante de la présence militaire ; s’y ajoute l’influence de la génération des années 1960, marquée par les bases américaines de l’OTAN, qui ont nourri un « culte du soldat, viril, libérateur».
À cela s’ajoute le récit mythifié de « l’enfant du pays », entretenu par le maire Alde Harmand : « Celui qui est entré en résistance contre l’Allemagne, élevé au grade de héros national à Dien Ben Phu au Vietnam, puis en Algérie où il a lui-même forgé sa propre réputation de dur à cuir dans les commandos parachutistes. »
Bigeard est ainsi devenu une icône pour toute une génération, faute d’autres modèles.
Ferretti estime enfin que le choix d’accepter, par une mairie divers gauche, le don de la Fondation Bigeard, proche de la droite, et celui de la sculpture d’un artiste d’extrême droite et intégriste religieux reste « une faute grave politique.. ».
« Comment la France peut-elle reconnaître ses crimes coloniaux si une municipalité de gauche glorifie un mercenaire ? Comment les habitants de Toul peuvent-ils accéder à la vérité historique si leurs élus refusent de reconnaître la réalité coloniale pour des calculs électoraux ? »
Sans appropriation du véritable passé historique et sans mobilisation populaire contre l’autoritarisme de l’État et l’idéologie coloniale portée par la droite, conclut-il, les peuples resteront enfermés dans la soumission au racisme, au rejet de l’autre et à la violence d’État.
En conclusion, Luc Ferretti, cet “éternel engagé“, déclare en citant un texte du Le Monde diplomatique : « La démocratie n’est pas un long fleuve tranquille. Derrière ses apparences — séparation des pouvoirs, pluralisme politique, élections — la démocratie française reste marquée par des manipulations constitutionnelles, des coups médiatiques et une répression violente des mouvements populaires. Nous devons donc nous organiser pour défendre notre démocratie. C’est là le cœur du combat mené par notre collectif contre la statue Bigeard. »
(Article traduit de l’arabe)
Madjid Serrah