Relations israélo-turques : vers une crise durable ?
Alors que l'AKP vient de remporter les élections législatives pour la troisième fois consécutive, et que la réorientation de sa politique étrangère est un des principaux acquis de son action, il ne semble pas inutile de s'interroger sur le trait le plus saillant de cette nouvelle géopolitique turque : la fin du partenariat étroit mis en place avec Israël, le plus important qu' ait noué l'État hébreu avec un pays musulman.
Le comportement de Tsahal lors de la nuit du 31 mai 2010 semble avoir porté à son paroxysme les mauvaises relations israélo-turques, qui connaissaient déjà une dégradation sensible depuis le début de l’année 2009, au moment de la vaste offensive lancée contre Gaza (déjà au cœur des tensions) par Tel-Aviv, et condamnée alors fermement par Ankara avec notamment une interpellation très médiatique du président Shimon Pérès par le Premier ministre turc Erdogan au sommet de Davos.
Entre temps, divers incidents ont émaillé les rapports entre les deux principales puissances militaires du Proche-Orient (humiliation de l’ambassadeur turc par le vice-ministre israélien des affaires étrangères, annulation d’exercices militaires communs en Anatolie…). En réalité, s’il y a eu d’incontestables maladresses du côté israélien (certains estimant peut-être qu’une position agressive pourrait dissuader Ankara d’aller plus loin), l’attitude turque a été en revanche partiellement calculée, les évènements tragiques de Gaza (décembre 2008-janvier 2009, mai 2010) achevant sa mutation et contribuant à son revirement. Les deux principales raisons, au-delà de la sensibilité particulière de l’AKP sur la question palestinienne (souvent partagée par les partis laïcs), sont à chercher dans les ambitions économiques turques et dans les conséquences de l’intervention américaine de 2003 contre le régime de Saddam Hussein.
L’économie turque, très dynamique, est de plus en plus axée sur les exportations et a une volonté affirmée de faire de son territoire une plaque tournante de l’acheminement d’hydrocarbures (avec l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ou le projet de gazoducs géant Nabucco) afin de lui permettre d’atteindre le dixième rang mondial en 2023 (année du centenaire de la naissance de la Turquie moderne). Elle se doit donc d’entretenir de bons rapports avec ses voisins, d’autant plus que ses projets d’expansion en Asie centrale, réputée pourtant turcophone et/ou turcophile, n’ont pas été pleinement couronnées de succès. La stratégie du “zéro problème” avec son environnement proche, prônée et théorisée par le nouveau ministre des affaires étrangères Davutoglu, serait finalement moins un vaste et ambitieux projet géopolitique “néo-ottoman” qu’une simple politique commerciale visant à satisfaire les entrepreneurs turcs avides de nouveaux marchés et constituant clientèle électorale traditionnelle de l’AKP.
L’autre facteur essentiel est l’intervention américaine de 2003. La Turquie cherche la stabilité, et c’est une différence majeure avec une partie des stratèges israéliens qui préfèrent un Moyen-Orient faible, et donc instable et divisé. Or, un Irak démembré sur des bases communautaires représente un cauchemar pour Ankara qui a estimé que la question kurde, très sensible à l’intérieure de ses frontières, pourrait sortir renforcée de cette “troisième guerre du Golfe”. D’où son refus d’autoriser l’utilisation de son territoire par les forces de la coalition et les premières divergences stratégiques avec Tel-Aviv sur fond d’ambigüités, puisqu'”Israël avait, fin 2003, contribué à construire un aérodrome dans un Kurdistan devenu “de facto autonome”. La Turquie “veut être présente et influente dans la région au moment du retrait américain d’Irak, pour être certaine que la question kurde ne se réglera pas à son désavantage. Pour y parvenir, elle sait qu’il lui faut rééquilibrer sa politique étrangère en prenant quelques distances avec Israël, afin d’apparaître comme un intermédiaire crédible vis-à-vis des pays arabes. Il ne s’agit pas de renier la relation avec Jérusalem, mais de trouver un juste milieu entre Arabes et Israéliens”.
Ainsi, cette moindre proximité de la Turquie vis-à-vis de l’Occident est une autre conséquence de la désastreuse affaire irakienne, qui a non seulement rendu difficilement contrôlable un des États-clés de la région, mais favorisé une influence renforcée de l’Iran jusque là quasiment absente de ce territoire. Ce sont les dommages collatéraux effectifs ou potentiels de cette évolution et l’attitude que suivra Israël (et éventuellement ses alliés) qui constituent pour ce dernier un défi aussi grand que la prise de distance récemment observée avec la Turquie.