Yacef Saâdi: “Krim, Abane, Benkhedda et Dehleb ont pris leur distance avec le peuple”
Yacef Saâdi accuse, dans ce long entretien qu’il nous a accordé, Krim Belkacem, Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda et Saâd Dehleb d’avoir pris leur distance avec le peuple et ont fui leur responsabilité dans la grève des 8 jours à laquelle ils ont appelée avant de se rendre en Tunisie et au Maroc. Un acte qui n’a pas été du goût de Yacef qui a dit avoir tout fait pour les empêcher de voyager. En outre, il est revenu sur les circonstances de l’arrestation de Ben M’hidi vendu à l’ennemi.
Quels sont les leaders de la Révolution qui vous ont laissé seul à la Casbah ?
Une fois la décision d’entamer une grève de 8 jours a été prise par Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Larbi Ben M’hidi, Saâd Dahleb et Krim Belkacem, qui a pour finalité de faire entendre de la Révolution algérienne à l’échelle mondiale, ceux-ci ont pris la fuite au lieu de rester partager les affres de la grève avec le reste du peuple algérien. Quant à Ben M’hidi, il a été arrêté au moment où il s’apprêtait lui-aussi de quitter le pays en direction de la Tunisie.
Quelle destination ont-ils choisie ?
Ils sont partis en Tunisie et au Maroc laissant seul le peuple subir la répression française. Oui, après avoir pris la décision de la grève, ils ont fui le pays laissant le peuple affronter la brutalité de l’armée coloniale. J’ai juré de ne jamais leur pardonner cet acte, car la guerre se déroulait en Algérie en non pas en Tunisie ou au Maroc. Je leur disais qu’il ne fallait pas quitter le pays, en leur rappelant que les célèbres révolutionnaires de la planète ont combattu au milieu de leur peuple à l’image de Che Guevara. En fuyant le pays, j’avais eu à porter une lourde responsabilité aussi bien sur le plan politique que militaire.
Quel sort leur a été réservé ?
Abane Ramdane fut tué, et c’était le FLN qui l’a tué.
A-t-il été condamné à mort ?
Non, il n’a pas été condamné à mort mais ils l’ont tué au Maroc.
Larbi Ben M’hidi a été arrêté en même temps que les autres aient quitté le pays, n’est-ce pas?
Effectivement! Il a été arrêté dans la chambre où on avait l’habitude de se voir.
Qui l’a trahi ?
Je ne peux citer son nom. En tout cas, après son arrestation les soldats français l’ont emmené chez le général Bigeard qui lui a demandé s’il appartenait au FLN. « Je suis responsable au FLN », lui répondit Larbi Ben M’hidi. Une longue conversation a eu lieu entre Ben M’hidi et Bigeard, dont ce dernier a tenté de lui coller l’étiquette d’« indicateur ». Mais Ben M’hidi ne s’est pas laissé faire grâce à son intelligence. Lorsque Mitterrand a appris la nouvelle de l’arrestation, il a vite ordonné à un de ses proches de l’exécuter: on doit se débarrasser de lui! Ensuite, un ordre a été a été donné pour le transférer vers El Harrach où il a été effectivement exécuté. Dans l’intention de tromper l’opinion publique, la presse française a écrit que « Ben M’hidi s’est suicidé à l’aide de lambeaux de sa chemise ».
Que s’est-il passé au juste ?
Après l’avoir tué, le commandant Aussaresses l’a pendu à l’aide du lambeaux de sa chemise pour dire qu’il s’agissait plutôt d’un suicide et non d’une liquidation. Ils l’ont enterré au cimetière d’El Kettar à Alger. Cinq ans après l’Indépendance, nous avons, la sœur de Larbi, Drifa et moi-même exhumé son corps pour être enterré au carré des Martyrs à el Alia. En effet, nous avons pu observer les traces des balles qui lui ont traversé le corps. Ce qui décrédibilise les rumeurs avancées par l’armée coloniale.
On a appris que 24 heures précédant sa captivité, il y a eu une entrevue entre vous et Ben M’hidi. Quel était le sujet que vous aviez abordé ?
En vérité, je l’ai rencontré à la Casbah deux mois auparavant. Je lui ai dit que le « groupe » lui demandait de le rejoindre pour voyager ensemble. Pour que la personne qu’on a chargée de l’informer ne soit pas au courant de l’endroit où il devrait les rencontrer, je l’ai envoyé à Scala. L’endroit où il devait les rejoindre était bel et bien la Casbah
Pourquoi n’avez-vous pas pris la peine de l’informer vous-même à Scala ?
Comment puis-je me déplacer alors que j’étais recherché par les autorités coloniales ? J’ai chargé l’enfant Omar de le mettre au courant.
De quoi avez-vous parlé avec Ben M’hidi?
Nous n’avions pas abordé un sujet bien précis, mais je me souviens qu’il m’avait dit: « Je prie Dieu à ce que je ne sois pas de ce monde le jour de l’Indépendance!» « Pourquoi le sage ? », lui demandai-je. «On commence déjà maintenant à s’entretuer pour s’emparer du pouvoir, que dire alors une fois l’indépendance est acquise ? », me répondit-il. Lors de cette conversation, il m’a relaté son voyage en Égypte pour rencontrer Ben Bella et Khider en vue de leur demander de rentrer au pays. « Le combat se déroule en Algérie et non pas en Égypte, et vous vous jouissez de la paix et de la sécurité tandis que le peuple subit les affres de la guerre et de la répression coloniale ».
A qui vous avez confié la mission de l’informer de l’endroit où il pouvait rejoindre le reste du groupe ?
J’ai envoyé le petit Omar l’emmener de Scala jusqu’à la Casbah. Avant de se rendre dans l’endroit désigné, je lui ai remis une carte nationale d’identité. Une fois arrivé sur place, Ben M’hidi ne les pas trouvés mais ils lui ont laissé un message de les rejoindre.
Que s’est-il passé après ?
Les soldats français l’ont assiégé dans ledit endroit et l’on arrêté. Je me souviens que lorsqu’il apprenait qu’une personne indiquait les caches des moudjahidine aux Français, il souhaitait même que l’on arrête pour savoir à quel point il pourrait résister à la violence et à la torture qu’on subissait.
Vous étiez-vous donc opposé à ce voyage vers la Tunisie et le Maroc ?
Oui ! D’ailleurs, j’ai demandé au chef de la Wilaya IV de les empêcher mais il n’a pas pu. « Ce sont eux les responsables, pas nous », m’a-t-il répondu.
Ne trouvez-vous pas que c’est une ingratitude de dire que Larbi Ben M’hidi ne soit jamais passé par Alger ?
Je te jure que Larbi Ben M’hidi n’a jamais été chef à Alger et qu’il n’a jamais été recherché par l’administration coloniale.