Olivier Le Cour Grandmaison : Le roman national français et l’usage politique du passé colonial
Le politologue spécialiste de l’histoire coloniale, Olivier Le Cour Grandmaison, revient, dans cet entretien accordé à Echorouk, sur la question du roman national français, cette construction idéologique qui repose, selon l’auteur de La fabrique du roman national-républicain (Paris, éditions Amsterdam, 2025)*, entre autres, sur les prétendus « universalisme » et « exceptionnalisme français » selon lesquels la colonisation menée par a France avait pour mission de civiliser les ethnies et les peuples conquis.
Le Cour Grandmaison analyse les effets de ce récit sur la manière dont les Français perçoivent aujourd’hui l’histoire coloniale de leur pays, à la lumière du brouillage méthodique et des lectures justificatrices qu’il continue de produire.
Echorouk : Après avoir affirmé sur RTL que “la France a fait des centaines d’Oradour-sur-Glane en Algérie”, le journaliste Jean-Michel Aphatie a été la cible d’attaques médiatiques et politiques, alors même qu’il évoquait des faits historiques. Les Français ignorent-ils encore ce que la France coloniale a commis en Algérie ? Le roman national a-t-il contribué à occulter ces réalités ?
Olivier Le Cour Grandmaison : Si nombre de Français-e-s ignorent ou méconnaissent en tout ou partie l’histoire coloniale de l’Hexagone, la responsabilité en incombe aux dirigeant-e-s de ce pays. Qu’ils soient de droite ou de gauche, tous, à des degrés divers, refusent de reconnaître de façon précise et circonstanciée l’ampleur et la nature des crimes commis en Algérie de 1830 à 1962. Il en va de même pour les autres territoires de l’empire conquis par les républicains et leurs alliés politiques entre 1885 et 1913. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n’oublions pas le massacre de Thiaroye, la guerre d’Indochine, les massacres de Madagascar (1947) et ceux perpétrés au Cameroun jusqu’en 1971. Pis encore, les extrêmes-droites françaises et les Républicains radicalisés, pour des raisons électoralistes notamment, défendent de façon toujours plus insistante et agressive une vision apologétique de ce passé en vantant les supposés « bienfaits de la colonisation. » Soutenus par des bateleurs médiatiques, à la solde du milliardaire Bolloré, qui sévissent sur plusieurs médias d’importance et chaînes de propagande continue, ce sont les mêmes qui ont forgé « le scandale Aphatie » pour mieux faire croire qu’ils sont les courageux défenseurs de l’histoire et de l’honneur français. Ce qu’ils défendent en fait, c’est une partie essentielle de la mythologie nationale-républicaine : celle relative au récit impérial-républicain élaboré par les élites de la Troisième République, perpétué et parfois adapté au cours de la Quatrième et de la Cinquième République, et ce jusqu’à nos jours. Etudiée dans l’ouvrage que j’ai publié il y a peu aux éditions Amsterdam : La fabrique du roman national-républicain, ce récit repose, entre autres, sur les prétendus universalisme et exceptionnalisme français selon lesquels la colonisation menée par l’Hexagone avait pour mission de civiliser les ethnies et les peuples conquis.
Rappelons que la loi du 23 février 2005, votée par une majorité de droite et jamais abolie, établit une interprétation officielle, mensongère et apologétique du passé colonial. L’article premier de cette loi est ainsi rédigé : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, et Tunisie et en Indochine… » Le « scandale Aphatie » prouve que remettre en cause ce récit, en partie constitutif de l’identité nationale comme de l’identité partisane des forces politiques précitées, provoque des réactions violentes et liberticides destinées à préserver l’innocence et la pureté supposées de plusieurs France et républiques. Le passé de ce pays est jugé sacré, c’est-à-dire dans ce cas d’espèce intouchable sauf à commettre un sacrilège et un crime de lèse-nation. Ceux-là mêmes qui sont aussi reprochés aux universitaires et aux chercheur-e-s qui, refusant de se plier à cette doxa, sont accusés « d’islamo-gauchisme » et de « wokisme ». Autant d’incriminations qui s’inscrivent dans une offensive plus ancienne, plus large et plus grave : la disqualification croissante des sciences humaines et sociales par ces mêmes forces politiques. Il faut y ajouter, hélas, le concours parfois ancien de personnalités dites socialistes qui, comme Manuel Valls, premier ministre en 2016, stigmatisait la sociologie au motif qu’elle était, selon lui, à l’origine d’une « culture de l’excuse. » Neuf ans plus tard, cette accusation inepte et démagogique est très largement partagée et véhiculée des extrêmes-droites jusqu’à nombre de partis de gouvernement.
Quel rôle les médias et les responsables politiques ont-ils joué dans cette occultation ou cette méconnaissance de l’histoire coloniale ?
Une fois encore, la responsabilité première est celle des présidents, des majorités et des partis de droite comme de gauche qui les ont soutenus par conviction, opportunisme et/ou par électoralisme. Alors que le Front national hier et le Rassemblement national aujourd’hui ont toujours défendu l’Algérie française et le passé colonial prétendument glorieux, les droites de gouvernement, fortement menacées par la formation que préside Marine Le Pen, font de ce même passé un élément important de leur stratégie politique en tentant de reconquérir ainsi des électeurs séduits par la rhétorique et le programme du RN. Ces involutions politiques se sont accélérées avec l’entrée en lice du milliardaire Bolloré qui a mis son empire médiatique et éditorial au service de la croisade qu’il mène pour défendre, affirme-t-il, la France, ses valeurs et ses traditions chrétiennes. Très vieux discours réactionnaire qui passe aujourd’hui pour audacieux et novateur lors même qu’il est d’une banalité confondante et qu’il prospère sur une mythologie aussi rance que convenue. De là, aussi, la promotion régulière du roman impérial-républicain, notamment, menée par de prétendus journalistes qui sont en fait les ventriloques serviles de leur maître et d’une idéologie ancienne conçue puis diffusée par la majorité des élites politiques et universitaires de la Troisième République. Une telle situation n’est pas contradictoire avec des évolutions. Ainsi est-on passé de la négation pure et simple des crimes coloniaux, au cours de la dernière guerre d’Algérie par exemple, à leur dénégation et euphémisation puisqu’ils sont réputés être les conséquences d’actes strictement individuels. Relativement aux massacres du 17 octobre 1961, telle est, notamment, la fable élaborée par les conseillers du président Emmanuel Macron qui prétendent que le préfet Papon est le seul responsable de ce qu’il s’est passé. Stupéfiante opération politico-rhétorique qui transforme l’histoire, depuis longtemps établie et écrite par de nombreux spécialistes français et étrangers, en un récit mensonger, partiel et partial. Une fois de plus, un tel récit est destiné à préserver un chapitre majeur du roman national savoir l’innocence de la République, du gouvernement de l’époque et du général de Gaulle. Or il a couvert de son autorité Maurice Papon et le mensonge d’Etat forgé immédiatement après pour minorer l’ampleur du massacre et accréditer l’opinion selon laquelle le FLN aurait pris l’initiative de tirer sur les forces de l’ordre et que les victimes sont liées aux règlements de compte entre cette organisation et le MNA.
Lorsque ceux qui occupent les sommets des institutions prennent de telles libertés avec les faits, ici traité en chiens crevés, de même les multiples ouvrages consacrés à ces événements et plus largement à la colonisation de l’Algérie, il ne faut pas s’étonner que prospèrent l’ignorance entretenue du plus grand nombre et le révisionnisme obscène de certain-e-s. Pis encore, dans certains cas, cela conduit à la glorification d’anciens membres de l’OAS et d’officiers coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. En témoigne le général Bigeard qui, décédé en 2010, est honoré par une statue érigée dans la ville de Toul où il est représenté en uniforme, avec force décorations et couvert du béret de sinistre mémoire des parachutistes qui ont torturé, exécuté sommairement et organisé la disparition forcée de nombreux combattant-e-s et militant-e-s du FLN. Pratique bien connue à l’époque puisqu’elle était désignée par le syntagme « crevette Bigeard ». Elle consistait à précipiter, dans la baie d’Alger et à partir d’hélicoptères de l’armée française, les « suspects ». La somme de ces mensonges par omission, de ces occultations et de ces réhabilitations scandaleuses confirme l’involution de la situation politique hexagonale et de la puissance toujours plus importante des apologues du roman impérial-républicain.
Alors candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron déclarait en février 2017 sur la chaîne Echorouk News que la colonisation française de l’Algérie « est un crime. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie », avant d’ajouter : « Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. » Huit ans plus tard, aucune reconnaissance ni excuse officielle n’a été formulée. Pourquoi ce revirement à votre avis ?
Il faut immédiatement préciser que cette déclaration a été faite par Emmanuel Macron, candidat à l’élection présidentielle, pas par celui qui a été élu quelques temps après chef de l’Etat. De plus, sitôt rentré à Paris, il s’est empressé de revenir sur les propos qu’il avait tenus pour ne pas s’aliéner un électorat convoité et jugé indispensable pour espérer l’emporter. Lui qui aime à se présenter comme un disciple du philosophe Paul Ricœur et de ses travaux consacrés à la mémoire et à l’histoire, admirable légende destinée à renforcer sa propre légitimité auprès de certains intellectuels et historiens qui ont contribué à la diffuser, a ainsi fait la démonstration qu’il préférait persévérer dans ses ambitions plutôt que de servir la connaissance et la vérité. La suite de son parcours a confirmé cette inclination partagée par de nombreux responsables politiques ; tous faisant prévaloir la raison d’Etat, des considérations électoralistes et partisanes, et les diverses mythologies constitutives du roman national-républicain pour ne pas reconnaître l’ampleur et la nature des crimes commis par la France coloniale. En ce qui concerne les premier-e-s concernés, les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale, une telle attitude est constitutive d’une discrimination mémorielle et commémorielle qui s’ajoute à toutes celles qu’ils et elles subissent quotidiennement. De là, aussi de multiples conséquences car sans reconnaissance pleine et entière, pas de mention des massacres coloniaux dans les discours officiels consacrés aux célébrations du 8 mai 1945, par exemple, ce qui invisibilise encore et toujours les tueries commises par les armées et les milices françaises à Sétif, Guelma et Kherrata.
Comparativement à d’autres anciennes puissances coloniales européennes et à des pays comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie, notamment, qui ont reconnu les crimes perpétrés contre les « indigènes » et les peuples autochtones, et parfois accordé des réparations financières très importantes aux victimes comme à leurs descendants, les autorités françaises se distinguent par un conservatisme et une pusillanimité scandaleuse.
Propos recueillis par Madjid Serrah
Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et spécialiste de l’histoire coloniale, est maître de conférences en science politique à l’université d’Évry-Val d’Essonne. Parmi ses derniers ouvrages :
*-La fabrique du roman national-républicain, Paris, Editions Amsterdam, 2025.