Les leçons de la guerre d'Algérie étudiées de près par l'armée américaine
Du djebel algérien aux sables d’Irak et montagnes d’Afghanistan, l’expérience de l’armée française il y a un demi-siècle face aux maquisards algériens a profondément influencé la pensée stratégique et les officiers américains dans le combat insurrectionnel.
Les troupes de Saddam Hussein vaincues, la puissante machine de guerre américaine s’est retrouvée dépourvue face à l’émergence d’une insurrection irakienne, tandis qu’en Afghanistan les infiltrations de combattants talibans reprenaient peu à peu.
“En 2003, la plupart des officiers de l’armée de Terre en savaient plus sur la Guerre de Sécession américaine que sur la lutte anti-insurrectionnelle”, observe John Nagl, un ancien colonel qui a servi en Irak, devenu universitaire spécialiste de la COIN (Counter-insurgency).
Dès août 2003, le Pentagone commence à y réfléchir. Une projection de “La Bataille d’Alger” est organisée. Le film de Gillo Pontecorvo réalisé en 1966 retrace les opérations menées en 1957 dans la Casbah et dénonce le recours à la torture par les Français.
“Comment gagner une bataille contre le terrorisme et perdre la guerre des idées. Des enfants tirent sur des soldats à bout portant, des femmes posent des bombes dans des cafés. Rapidement l’ensemble de la population arabe s’enflamme. Ca vous rappelle quelque chose?”, proclamait l’affiche placardée dans les couloirs du Pentagone pour annoncer la projection.
La redécouverte de la doctrine anti-insurrectionnelle française s’est faite pas à pas, encouragée par des officiers supérieurs comme le général David Petraeus, qui a dirigé la coalition militaire en Irak puis en Afghanistan.
Admirateur du général Marcel Bigeard, le héros de Dien Bien Phu (la défaite qui signa le départ des Français d’Indochine) avec qui il a correspondu pendant trente ans, le général Petraeus a dirigé la rédaction du Field Manuel 3-24 publié fin 2006 qui expose la doctrine américaine en matière de lutte anti-guérilla.
Le manuel s’appuie largement sur le travail d’un stratège français, ancien d’Algérie passé par Harvard, le lieutenant-colonel David Galula, explique John Nagl.
Son ouvrage “Contre-insurrection, théorie et pratique” a été rédigé et publié aux Etats-Unis en 1964. “Le livre de Galula, première des trois sources figurant dans les remerciements exprimés au début du manuel 3-24, est cité comme un +classique+ dans la bibliographie figurant à la fin du manuel”, rappelle l’universitaire.
Ratissage urbain, quadrillage du territoire, population isolée des insurgés, formation de forces locales et recours massif au renseignement pour identifier les composantes et motivations de la rébellion: les enseignements de Galula ont été largement mis en oeuvre en Irak comme en Afghanistan où le général Stanley McChrystal, éphémère commandant des forces internationales, en appelait à “revenir aux leçons” du théoricien français.
Un autre ouvrage de 1964, “La guerre moderne” du colonel Roger Trinquier figure en bonne place dans les références bibliographiques du manuel américain, qui lui prohibe tout recours à la torture pour ne pas perdre la “légitimité morale” des Etats-Unis.
“Ces brillants érudits ont saisi avec nuance la façon de conduire les opérations anti-insurrectionnelles à l’époque, cela reste largement instructif et pertinent”, confie dans un mail à l’AFP le général Petraeus, désormais directeur de la CIA.
Au milieu des années 2000, “j’ai fait acheter les droits de publication en anglais du livre de David Galula et fait distribuer un exemplaire à chacun des plus de 1.200 étudiants” du General Staff College, l’équivalent de l’Ecole de guerre, raconte-t-il.
Un autre ouvrage figure en bonne place dans la bibliothèque de David Petraeus: “Les Centurions” du romancier-journaliste Jean Lartéguy, narrant les désillusions des officiers français face aux combattants algériens.Epuisé en anglais, il s’échange jusqu’à 1.500 dollars sur Amazon mais circule parmi les officiers américains passés par l’Irak et l’Afghanistan.